Entre désir d’objet et objet du désir.

Entre désir d’objet et objet du désir: LE PIERCING GENITAL FEMININ

Un article de Bruno Rouers

Regardons aussi le cutané comme le miroir de l’âme, là où la personnalité se découvre » (François DAGOGNET, La Peau énigmatique, La Mazarine, 2000, pp.18-20).

Ce « papier » s’inscrivant dans le cadre d’une étude d’anthropologie sur les marques corporelles dans nos sociétés occidentales, a pour objectif de montrer que le piercing génital féminin possède des caractéristiques propres qui le différencient des piercings visibles plus communs. Entre le désir de posséder un tel piercing et la recherche de plaisir qui en est souvent la motivation première se jouent des enjeux identitaires qui mêlent l’esthétique, l’estime de soi et la féminitude. Le corps ainsi piercé se donne à être perçu, intimement !

L’anthropologie, depuis ses débuts, a été confrontée aux marques corporelles des différents peuples qu’elle se donnait comme objet d’études. Les tatouages, les scarifications, les déformations du corps et les bijoux sont des signes visibles qui ont attiré l’attention des chercheurs et questionné les différents courants de la discipline : comment interpréter les modifications corporelles, quel est leur sens, quel rôles jouent-elles dans les rites d’initiations, quels sont les symboles mis en œuvre, comment relient-elles le corps individuel au corps social, telles sont quelques questions qui ont fait l’objet de débats et d’élaborations théoriques. Claude LÉVI-STRAUSS écrit à propos du tatouage maori « [qu'il] est destiné à graver, non seulement un dessin dans la chair, mais aussi dans l’esprit toutes les traditions et la philosophie de la race » (Anthropologie structurale, Plon, 1996, p.283). Depuis plusieurs années, l’anthropologie fixe son regard sur de nouveaux objets, les sociétés contemporaines et dès lors, une nouvelle question se pose : comment interpréter les modifications corporelles actuellement en pleine expansion en Occident ?

Pour montrer que les pratiques regroupées souvent sous l’expression générique « modifications corporelles » font appel en réalité à des motivations et à des représentations spécifiques, ce « papier » examinera tout d’abord les interprétations communes concernant globalement le tatouage et le piercing, puis montrera les spécificités de chacune des deux pratiques et enfin tentera une approche du piercing génital. Nous verrons qu’il peut y avoir certes, des points de convergence entre le général et le particulier mais que les interprétations globales ne sont pas applicables telles quelles et que le piercing génital possède des caractéristiques propres qui le démarquent non seulement des autres piercings mais aussi des autres modifications corporelles.

Cette recherche est fondée essentiellement sur des témoignages écrits trouvés sur Internet, en particulier sur un site américain très connu appelé Body Modification Ezine (cf. photographies). Une partie de ce site est libre d’accès, l’autre (plus extrême) nécessite soit un abonnement – première formule – soit – deuxième formule – l’envoi d’un témoignage qui permet un accès temporaire à la partie des abonnés, ce qui explique la présence en ligne de plus de 7000 témoignages. Ces récits ont constitué le support de travail principal. Début mars 2001, le site comprenait 659 récits d’expérience de piercing génital féminin. Une remarque préliminaire qu’il est intéressant de faire est la structure presque immuable de ces narrations qui en facilite l’analyse : ils traitent du moment de la décision, de la motivation, de l’expérience proprement dite de l’opération de piercing, des soins à apporter, de la cicatrisation et se terminent en général par l’avis de la personne sur son piercing, comment elle le perçoit et ce qu’il a changé pour elle. Une autre source d’informations (toujours sur Internet) fut le dépouillement de forums spécialisés et le contact par e-mail avec certains de leurs intervenants. Ces forums sont intéressants car les questions posées émanent souvent de personnes qui ont envie de faire tel ou tel type de piercing et qui se renseignent sur la douleur, la durée de cicatrisation ou le type de piercing désiré. Il est donc possible grâce à ces deux types de sources de mettre en perspective les expériences vécues et les projets de piercing. De plus, des entretiens avec des pierceurs sont venus compléter les témoignages écrits et confirmer certaines analyses.

INTERPRÉTATIONS COURANTES

DES MODIFICATIONS CORPORELLES

L’examen de la littérature consacrée aux modifications corporelles dans leur ensemble ou à un type particulier de celles-ci fait apparaître très vite que les auteurs leur donnent généralement plusieurs motivations conjointes : par exemple Clinton SANDERS (« Marks of mischief. Becoming and being tattooed », Journal of Contemporary Ethnography, 1988, n°16(4), pp.395-432) qui a travaillé sur des personnes tatouées analyse cette pratique comme une marque de désaffiliation par rapport à la société conventionnelle et comme une affirmation symbolique de l’identité personnelle. James MYERS (« Nonmainstream body modification. Genital piercing, branding, burning and cutting », Journal of Contemporary Ethnography, 1992, n°21(3), pp.267-306) ayant assisté à des « piercing parties » dans le milieu gai et lesbien sadomasochiste de San Francisco sur une période de deux ans considère que de telles pratiques ont pour fonction essentielle d’être assimilées à un rite de passage et de donner aux pratiquants le moyen de proclamer leurs différentes affinités sociales tout en insistant sur le caractère complexe des diverses motivations souvent imbriquées. Malgré leur diversité, il est possible de regrouper les diverses interprétations données comme suit : les modifications corporelles seraient :

(i) un rite de passage et d’inscription corporelle d’un événement : certains auteurs parlent de « rite intime de passage » (David LE BRETON, L’identité à fleur de peau. Tatouage et piercing, nouvelles formes de rappropriation du corps face au monde, Libération.com, 30 Mars 2000), de « rite de passage auto-imposé » (Jesse SINGLETON, Piercing and the Modern Primitive, 1997), ou simplement de rite de passage quand ils interprètent le tatouage ou le piercing. Cette analyse pourrait être confirmée par les déclarations de certains professionnels qui considèrent leur pratique comme une cérémonie et se donnent le rôle d’officiant d’un rituel. De même, certains piercés relatent leur expérience en terme de rite de passage (On pourra se reporter à l’article de l’auteur intitulé Modifications corporelles en Occident : de la revendication du rituel à l’interprétation par le rite) et parfois en citant Arnold VAN GENNEP (Les rites de passage, Nourry, Paris, 1909) et les trois phases par lesquelles il découpe les rites de passage (phase de séparation ou de mise en marge, phase de mise à l’épreuve et phase de réintégration avec acquisition d’un nouveau statut). L’idée même de la douleur volontaire subie lors d’un tel acte peut parfois avoir un effet de catharsis, de libération vis-à-vis d’événements ou de périodes désagréables voire traumatiques, et cet effet serait en quelque sorte analogue à une mise à mort symbolique d’un souvenir dont on voudrait se débarrasser. Le piercing peut aussi avoir pour fonction de cristalliser un événement ou un changement important dans la vie. C’est sans aucun doute ce rapport important entre un avant et un après, ce moment charnière, qui permet parfois de rapprocher modification corporelle et rite de passage ;

(ii) une identification et une affiliation à un groupe par marquage de la différence : certains adeptes du piercing corporel se réclament des « Modern Primitives » pour s’identifier et justifier de leurs pratiques. Les membres de cette communauté tentent de changer leur vie à travers l’usage de modifications corporelles et d’autres pratiques rituelles rappelant les anciennes civilisations ou les sociétés exotiques, loin des normes du monde occidental. Ce mouvement, selon Steve MIZRACH, invoque une étrange juxtaposition de haute technologie, de tribalisme de base, d’animisme et de modifications corporelles, une sorte de « technoshamanisme ». Ce qui rend original ce mouvement est sa quête de sensations : les Modern Primitives, en emboîtant le pas des pratiquants du sadomasochisme, affirment que l’effet de la modernisation et de l’industrialisation est un engourdissement psychique (psychic numbing), les gens ne connaissant plus ni l’authentique plaisir ni la véritable douleur et surtout, en ont oublié l’étroite conjonction. L’idée est donc de retrouver à travers la douleur ce que la société moderne néglige et pour ce faire, les Modern Primitives se réapproprient et recontextualisent des pratiques anciennes. A la différence des sociétés exotiques pour lesquelles les pratiques de marquage corporel connectent les individus et leur corps propre au corps social, les pratiques modernes auraient plutôt tendance à affirmer une individualisation de soi et une séparation d’avec la société moderne. L’affiliation peut concerner aussi bien un groupe réel qu’une communauté virtuelle ou fantasmée. Ce besoin d’agrégation peut en fait toucher de nombreuses « sous-cultures » pour reprendre une terminologie à la mode mais contestée, comme les néo-punks, les cyberpunks, etc. ;

(iii) une affirmation de l’identité personnelle : le corps étant l’agent privilégié de l’expression des choix identitaires, les questionnements relatifs à l’identité s’accroissent en fonction de la multiplication des choix possibles dans les manières d’être. Cette prolifération des modèles et des modes peut conduire soit à une acceptation de l’éphémère soit à un repli de protection, à un désir de renforcement des positions. L’identité peut ainsi se démarquer du courant de la mode en se marquant ;

(iv) une esthétisation du corps : beaucoup de piercings sont réalisés pour embellir le corps, que ce soit pour suivre une mode en vigueur (le piercing du nombril chez les adolescentes d’aujourd’hui) ou pour s’adapter aux critères individuels de la beauté. Ce type d’explication renvoie essentiellement aux piercings visibles mais peut aussi se rapporter à des piercings plus intimes. Cette embellissement du corps rejoint le point précédent, l’affirmation de l’identité personnelle, au même titre que les choix vestimentaires ou la coupe de cheveux ;

(v) une réappropriation du corps comme objet individuel et social : le propriétaire d’un studio de piercing à Brooklyn, Keith ALEXANDER affirme que le piercing est pratiqué sur « la seule chose que vous possédez réellement : votre corps » (About piercing, 1997). Le piercing peut signifier par exemple l’inscription corporelle possible de la révolte ou de la séparation des adolescents vis-à-vis de leurs parents. Cette distanciation s’accompagne de la rappropriation de son propre corps mais elle est également une rupture vis-à-vis d’un corps qui serait modelé par la société et soumis à ses règles : certaines décorations corporelles vont à l’encontre de ce qui est socialement beau et de ce qu’une personne « bien » peut ou ne peut pas faire et ont dans ce cas une fonction transgressive.

TATOUAGES ET PIERCINGS

Les textes sur le tatouage et le piercing font souvent l’objet d’un regroupement dont on peut se demander s’il est légitime et pour répondre à cette question, il faut en examiner les points communs et les différences. Ce sont deux modifications corporelles répandues et connaissant un engouement croissant. Le tatouage est plus ancien mais s’est largement propagé hors des milieux restreints (souvent composés d’un seul sexe) dans lesquels il était confiné auparavant (armée, prison, etc.). Le piercing (si l’on exclut le simple bijou d’oreille) connaît son expansion depuis les années soixante-dix. Tous deux sont souvent considérés par la presse généraliste comme phénomènes de mode. Un autre point commun est le lieu où ces pratiques sont réalisées : les professionnels officient dans des salons où ils exécutent à la fois des tatouages et des piercings ; de plus, les manifestations publiques autour du tatouage et du piercing, qu’on appelle des conventions, regroupent généralement ces pratiques.

A côté de ces points communs, un certain nombre de divergences apparaissent : le tatouage peut en principe être fait sur l’ensemble de la peau alors que le piercing est pratiqué à des endroits précis, essentiellement au niveau du visage, des seins, du nombril et des organes génitaux. La pose de bijou entraîne en effet des phénomènes de rejets plus ou moins prononcés qui limitent ses emplacements potentiels. Par contre, le piercing compense ces limites en investissant des organes non pourvus de peau, la langue, le gland, et toute la zone génitale féminine. Une autre différence essentielle est la permanence du tatouage alors que le bijou de piercing peut être enlevé à tout moment ; le tatouage n’est guère modifiable que par extension ou par colorisation, le piercing peut être élargi (ce qu’on appelle le stretching) et il est facile de changer de bijou.

Il serait possible de compléter ce tableau des convergences et des divergences entre ces deux pratiques mais ces seuls éléments suffisent à montrer que les divergences pèsent plus que les convergences : ce sont en effet deux techniques différentes tant par leur support que par leur mode d’action et leur résultat, ce qui légitime le fait que l’on puisse s’intéresser à l’une sans être contraint de tenir nécessairement compte de l’autre.

Au sein même de la pratique du piercing, il est possible d’établir également des différences significatives : il existe les piercings que l’on pourrait nommer banalisés (oreille, nez, nombril) et ceux qui ne le sont pas ou pas encore. Il y a quelques années, un homme qui avait des anneaux aux oreilles était facilement qualifié d’homosexuel (de même qu’une femme possédant une chaînette à la cheville était parfois qualifié de lesbienne), on peut donc déjà souligner le caractère qualifiant des bijoux en matière de sexualité et d’orientation sexuelle, caractère que nous retrouverons plus loin. Certains piercings non banalisés engendrent encore chez certains de la répulsion et il serait intéressant de mettre en perspective ces piercings acceptés ou rejetés avec les valeurs du beau et du laid, du propre et du sale, du lisse et du rugueux, de l’un et du multiple, mais cela sort du cadre de ce « papier ». On peut séparer aussi les piercings visibles qui se donnent à voir à tous et les autres qui ne sont montrés qu’à certaines personnes choisies. Ces différentes catégories, banalisé/non banalisé, visible/non visible, ne sont cependant pas des catégories fixes : l’anneau d’oreille masculin a perdu sa signification initiale et la catégorie du banalisé l’a intégré, de même la catégorie du piercing visible est fluctuante, un piercing de la langue pouvant s’apercevoir par moment, un piercing au niveau des seins pouvant être affiché dans certaines circonstances, à la plage par exemple. Ces catégories ne sont peut-être donc pas les plus pertinentes pour qualifier les types de piercings mais elles permettent de les penser en termes de différenciation et les piercings auxquels nous allons désormais consacrer la suite de cette étude appartiennent aux catégories de non-banalisé et de non-visible.

LE PIERCING INTIME FEMININ

Les emplacements les plus courants des piercings génitaux féminins sont le capuchon du clitoris, les petites lèvres et les grandes lèvres. Le piercing du capuchon du clitoris peut se faire verticalement ou horizontalement et son intérêt réside dans le fait qu’une partie du bijou peut reposer sur le clitoris et le stimuler. Les piercings des lèvres ont selon les témoignages surtout une fonction esthétique. Il est aussi possible de réaliser le piercing du clitoris lui-même, mais c’est une opération que se refusent de faire de nombreux pierceurs arguant une possible perte de sensibilité. Un autre type de piercing qui tend à devenir populaire est le triangle qui consiste à faire passer l’anneau sous la hampe du clitoris et qui permet une excitation qu’aucune autre méthode ne permet. Il existe encore quelques autres piercings mais qui sont très rares et ne représentent que 1% ou 2% du total des témoignages. Il convient de noter que la durée de cicatrisation qui varie selon les piercings entre peu en ligne de compte dans le choix de l’emplacement choisi.

LA DÉCISION ET LA MOTIVATION

La décision est le plus souvent unilatérale, parfois prise en accord avec le compagnon et très rarement subie (sauf dans certains rapports consentis de Domination/Soumission). Prise de décision et motivation sont très liées. La femme peut décider de faire l’expérience du piercing uniquement pour elle-même, ce peut être une épreuve qu’elle veut subir, un moment important qu’elle souhaite souligner, une recherche de plaisir plus intense ou plus facile à atteindre, une marque de possession de son propre corps ou un symbole d’indépendance. Dans le cas où la décision est unilatérale, la crainte de la réaction du partenaire peut être un frein au passage à l’acte. Le piercing peut être aussi voulu par la femme pour l’amélioration de son couple (amélioration des jeux érotiques, preuve d’amour pour le partenaire). Les décisions prises d’un commun accord avec le partenaire ont essentiellement pour objectif l’amélioration des relations sexuelles.

Les motivations sont nombreuses : une des motivations possibles est de posséder un secret et de choisir les personnes avec qui partager ce secret, de se savoir différente des autres mais de le cacher. Ce peut être l’embellissement d’un corps dans lequel on se sent bien et la prise de contrôle de son corps. Dans tous les cas, que la décision soit unilatérale, conjointe ou subie, le rôle identitaire constitue un « élément nodal » du désir de marquage et le piercing agit comme catalyseur de la construction ou du renforcement identitaire.

L’EXPÉRIENCE DE LA DOULEUR

La douleur fait partie de l’expérience du piercing et en est parfois le but principal pour pouvoir atteindre un état de conscience élevé. Elle est toujours présente dans la prise de décision et peut influencer le choix du type de piercing (le piercing du capuchon du clitoris est celui qui a la réputation d’être le moins douloureux, beaucoup moins que celui des seins). Deux attitudes face à cette douleur peuvent être perçues : la première (la plus courante) est une attitude de résignation que l’on pourrait exprimer par cette phrase : « Je subirai la douleur parce que je veux ce piercing, c’est en quelque sorte le prix à payer » ; et la seconde est plutôt une attitude de recherche : « Je veux la douleur et le piercing« . L’idée qui vient à l’esprit quand on considère cette dernière attitude est qu’elle est caractéristique des couples SM mais il ne faut pas croire que les pratiquants SM recourent à ce type de piercing uniquement pour la recherche de la douleur. En effet beaucoup de Smers ne considèrent pas la douleur comme indispensable à leur expérience masochiste. Par contre pour ceux qui considèreraient le piercing comme un rite de passage ou un événement initiatique, l’importance de la douleur devient alors évidente.

Dans les deux cas, douleur acceptée ou douleur recherchée, on note une grande fierté dans les témoignages pour avoir franchi cette étape de la douleur. Un des pionniers des études sexologiques, le genevois Georges ABRAHAM, déclare en parlant des femmes ayant un piercing qu’elles lui disent souvent : « Vous ne pouvez pas imaginer la force que cela vous donne, que de parvenir à maîtriser une douleur voulue » (propos recueillis par Renata LIBAL, « Nombrils, tatouages, strings and Cie. Et le désir, bordel ! », L’Hebdo n°29, 1999). La douleur, comme l’amélioration de la sexualité, est un thème sous-jacent et récurrent, elle est inévitable et importante.

LE PIERCING, SATISFACTION CORPORELLE ET ESTIME DE SOI

Dans une étude déjà ancienne, SECORD et JOURARD (« The appraisial of body cathexis : body-cathexis and the self », Journal of Consulting Psychology, 17(5), 1953, pp.343-347) ont montré que la satisfaction vis-à-vis de son propre corps (body cathexis) est significativement liée à la satisfaction vis-à-vis de soi et cela plus encore pour les femmes que pour les hommes. La relation entre satisfaction vis-à-vis de son propre corps et estime de soi a été largement confirmée depuis. « L’acceptation de son propre corps est un aspect déterminant de la perception de soi, particulièrement pour les femmes » (Jean MAISONNEUVE, Marilou BRUCHON-SCHWEITZER, Modèles du corps et psychologie esthétique, P.U.F., 1981, p.118). La plupart des femmes considèrent leur piercing comme un ajout extraordinaire à leur corps, il est souvent envisagé comme une transformation artistique (passage d’une pièce de chair à une œuvre d’art). Cette satisfaction vis-à-vis de son propre corps est liée essentiellement à l’amélioration des sensations sexuelles et à l’embellissement du corps.

L’amélioration des relations sexuelles est la principale motivation du choix de ce type de piercing et même quand ce n’est pas la première raison invoquée pour le choix de ce type de piercing, l’intérêt sexuel est toujours décrit dans les témoignages. Les pierceurs rencontrés déclarent que 90% des personnes désirant un piercing génital le font dans le but d’améliorer leur sexualité et souvent par le fait que le piercing est sensé leur procurer une constante stimulation. De plus, le piercing intime permet de multiples manipulations et jeux érotiques à la fois pour soi et pour le partenaire : le bijou peut être tiré, poussé, tourné, il peut constituer un point d’attache dans les pratiques de bondage, une chaîne peut relier plusieurs piercings pour multiplier les zones érogènes stimulées par une seule action. Dans des cas plus rares, des anneaux placées aux lèvres peuvent être utilisés pour interdire provisoirement l’acte sexuel ; ils sont alors reliés par des cadenas ou servent à fixer des artefacts de chasteté spécialement conçus.

La beauté est également un facteur important du choix : beaucoup des femmes déclarent aimer leur piercing, le trouver beau et se trouvent plus sexy avec. FREUD écrivait que les organes sexuels n’étaient pas eux-mêmes un support du Beau et que la qualité de la beauté semblait s’attacher à des caractères sexuels secondaires (Malaise dans la civilisation). Or la plupart des témoignages de femmes sur le piercing intime insistent sur la beauté de leur sexe orné de bijoux, ce qui semble aller donc à l’encontre de l’affirmation de FREUD…

LE PIERCING, COMMUNICATION INCORPORÉE

Les endroits où sont situés les piercings deviennent des lieux privilégiés d’expression de soi. Marlène ALBERT-LLORCA, parle à propos des bijoux que les femmes n’enlèvent jamais, « en quelque sorte incorporés« , d’une « privatisation » du langage des bijoux (L’instant et l’éternité. Les bijoux dans la vie des femmes, Terrain, n°29, pp.69-82 ; voir aussi avec P. CIAMBELI, Parures des femmes, parures des vierges, Ministère de la Culture, Rapport à la Mission du Patrimoine Ethnologique, 1995). Le langage véhiculé par le piercing intime traduit la volonté de montrer à l’autre un développement fort de l’imaginaire sexuel et un dépassement d’une sexualité « ordinaire ». Il participe donc à la révélation de soi dans un processus interpersonnel, c’est-à-dire en lien étroit avec la notion d’intimité telle que définie par de nombreux auteurs (N. FORTIN, J. THÉRIAULT, « Intimité et satisfaction sexuelle » et « Réflexion sur la place de l’intimité dans la relation érotique et amoureuse », Revue Sexologique, n°3(1)) : DÉVIAULT a noté que les femmes démontrent un degré de révélation de soi plus élevé que chez les hommes, notamment dans le degré d’intimité des informations révélées (« L’intimité et la révélation de soi », Science et Comportement, n°7, pp.123-140). On peut donc émettre l’hypothèse suivante : le piercing sexuel, en tant que révélateur, dévoile à l’autre des informations sur l’identité personnelle, sur les besoins et les valeurs quant à la sexualité. L’intimité étant une des composantes fortes de la satisfaction sexuelle, ce type de piercing agit comme moyen de dévoilement et de mise au jour des compétences personnelles en matière de sexualité d’une part, et d’autre part, il fait partie des moyens mis en œuvre par la femme pour obtenir ou augmenter sa satisfaction sexuelle.

La douleur joue aussi un rôle dans cette communication : « Les principales raisons du sens communicatif de la douleur peuvent se résumer comme suit : elles proviennent d’un besoin, qu’il s’agisse d’un besoin corporel ou d’un besoin d’une autre nature. L’expérience de la douleur et le fait de l’exprimer sont une tentative de satisfaire ce besoin » (Thomas S. SZASZ, Douleur et plaisir, Payot, 1986, p.115). Dans ce niveau de symbolisation de la douleur, celle-ci concerne tant l’individu lui-même que quelqu’un d’autre. Ce dernier peut être le pierceur au moment de l’intervention et les personnes qui peuvent y assister, mais aussi ceux à qui, ultérieurement, la femme montrera son piercing, et qui seront mis devant un témoin d’une douleur passée, volontaire, et seront donc amenés à partager a posteriori cette expérience de la douleur. Ainsi cette mémoire incorporée d’une douleur passée agit comme un message sur le besoin qui en est à l’origine.

LE PIERCING, MARQUE DES LIMITES DU SEXE DE LA FEMME

Le bijou intime affirme la présence explicite du corps sexué féminin en soulignant la différence sexuelle et en canalisant le regard et les gestes de l’autre sur cette différence. Le corps aujourd’hui est libéré et la nudité banalisée ; or, « dès lors qu’un certain tabou du corps s’étiole et disparaît au profit d’un laxisme éclectique ou d’un contre-modèle d’exhibition, se réduit aussi la charge symbolique de la transgression et de la différence sexuelle » (MAISONNEUVE & BRUCHON-SCHWEITZER, op.cit., pp.191-192). Le corps nu n’étant plus de nos jours un objet de surprise et de découverte, le corps paré de bijoux intimes le redevient. David LE BRETON écrit que « le corps doit passer inaperçu dans l’échange entre les acteurs, même si la situation implique pourtant sa mise en évidence. Il doit se résorber dans les codes en vigueur et chacun doit pouvoir retrouver chez ses interlocuteurs, comme dans un miroir, ses propres attitudes corporelles et une image qui ne le surprenne pas » (Anthropologie du corps et modernité, P.U.F., 1990, p.139). Dès lors qu’il est percé à des endroits qui ne sont pas conventionnels aux yeux de la société, le corps déroge à ce qu’il devrait être et l’étonnement qu’il provoque est volontairement signifiant. Mais que signifie-t-il ?

Annie ANZIEU écrit que la féminité est « un concept qui recouvre un ensemble d’affects, de modes émotionnels, liés aux représentations de l’espace du corps intérieur, au désir de gestation et au plaisir narcissique d’être possédée en tant qu’objet d’amour » (La femme sans qualité. Esquisse psychanalytique de la féminité, Dunod, Psychismes, 1997, pp.6-44-46). Sa position théorique reflète l’idée que la femme n’est pas un être sans pénis mais un être possédant « un conduit et un creux sexuels » et que « la notion d’ouverture connote celle de la féminité« . Elle précise : « Il faut, je crois y ajouter celle de passage« . Le piercing génital féminin agit en tant que marqueur de limite, la limite de l’intériorité féminine, du passage, mettant en avant la potentialité érogène de cette zone corporelle. Il souligne une différence à la fois anatomique et psychique et en focalisant l’attention sur ce passage, le piercing contribue à l’établissement de la distinction entre le plaisir et la reproduction, entre la femme et la mère, entre « nature » et « nurture ». Le piercing génital peut dans ce cas être porteur de représentations symboliques sur la façon dont la femme perçoit sa féminitude, c’est-à-dire son sentiment d’appartenance au sexe féminin et dont elle construit à la fois son corps sexué et son parcours de femme.

Le marquage intime des limites du sexe féminin peut être vu aussi, et ce n’est pas contradictoire avec ce qui vient d’être dit, comme une des stratégies de défense disponibles contre la domination masculine. Simon LEUNG va dans ce sens en écrivant que le tatouage et le piercing des femmes constituent un moyen pour afficher leur résistance par rapport à cette domination. Ce qui est valable pour le piercing visible est transférable au piercing non visible en changeant simplement les destinataires du message : ce ne sont plus tous les membres de la société mais les partenaires sexuels. Ils n’affirment plus une mise à l’écart par rapport à la société mais une mise en avant, une mise à égalité des partenaires ; ce n’est plus montrer la différence des femmes au risque d’être rejetées mais la montrer pour être valorisées.

Ces diverses analyses montrent que certaines explications générales au sujet des modifications corporelles peuvent s’appliquer assez facilement au piercing génital, comme l’esthétisation du corps, l’affirmation de son individualité et peut-être le rite de passage quand il est perçu comme tel par la personne percée, ce qui n’est pas toujours le cas. Le piercing génital féminin fonctionne essentiellement comme un mode d’expression et de rappropriation du corps. C’est un moyen d’exprimer sa personnalité et son désir d’individualité et on peut affirmer que le changement corporel opéré par le piercing (et les autres modifications corporelles) aboutit à un changement de la perception du corps : en se donnant à voir, le corps se donne à être perçu. Ce fait est confirmé par une analyse différentielle des motivations selon les sexes : deux psychologues de l’Université Denison de Toronto, Ida LYONS et Rita SNYDER, ont mis en évidence (en 1996) que les hommes pratiquent les modifications corporelles à la fois pour des raisons symboliques (religieuses et mystiques) et souvent pour s’identifier à des groupes. Les femmes de leur côté, veulent souligner leur unicité et attribuent plus d’importance aux aspects sexuels de leurs marques corporelles. Le piercing génital possède donc des caractéristiques propres qui le particularisent et le distinguent de ceux situés à des endroits visibles. Ceux des seins et de la langue, à la frontière du visible et du caché, possèdent aussi de fortes connotations érogènes et se situent dans une position intermédiaire qu’il serait nécessaire d’examiner en détail.

L’analyse du marquage corporel actuel est un moyen nouveau de penser les différences masculin et féminin, sexe et genre, public et privé. L’anthropologie du corps se doit donc de les étudier : elle doit le faire grâce à un travail de terrain, une observation fine des pratiques des pierceurs et des discours des piercés afin d’éviter l’écueil de généralisations hâtives. Elle doit aussi le faire dans une perspective pluridisciplinaire en ne négligeant ni les apports de la sociologie, ni ceux de la psychologie ou de la psychanalyse.

1 commentaire à “Entre désir d’objet et objet du désir.”


  1. 0 bymnanacY 10 août 2011 à 5:52

    ñìîòðåòü âèäåî äëÿ âðîçëûõ ïîðíî Îíëàéí ïîðíî ñìîòðåòü âèäåî äëÿ âðîçëûõ ïîðíî
    Ïîðíî âèäåî îíëàéí áðàò. Ïîðíî âèäåî îíëàéí áåñïëàòíî îðãàçì. Áåñïëàòíîå äîìàøíèå ïîðíî âèäåî îíëàéí.

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