Interview de Stéphanie Heuze, auteur d’un livre-clé sur les modifications corporelles, par les journalistes de Barricata.

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Interview reprise sur le site Barricata, fanzine de contre culture du rash paris-banlieue.

 

On a souhaité te rencontrer pour parler des différentes formes de modifications corporelles, un de tes sujets de prédilection, puisque que tu l’as développé dans l’ouvrage « Changer le corps ?». Première question, qui coule de source, qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser à un tel sujet ?
Deux raisons, en fait. Je travaillais à Tribal Act, la boutique de piercing et de tatouage, située rue Amelot. Dès l’ouverture, ils ont tout de suite eu l’idée d’y adjoindre une galerie, et je m’en suis occupée. J’ai donc croisé des tatoués, des percés, et des gens réalisant des performances. C’est le moment où, parallèlement, on a eu droit à une déferlante d’articles sur le tatouage dans la presse, où on nous disait que c’était très dangereux, où les mots récurrents étaient « risque » et « mutilation ». Ce qui motivait ce discours, c’était d’une part la méconnaissance, et d’autre part, le rapport au corps. J’ai pensé qu’il serait intéressant de publier un ouvrage dit de référence, pour qu’on arrête de dire des conneries. J’y aborde la question du corps et de ses modifications volontaires et définitives, et c’est ainsi qu’on retrouve côte à côte, dans mon livre, avec la chirurgie esthétique, le piercing, le tatouage, le transsexualisme, le bodybuilding, enfin, toutes les formes d’interventions corporelles. J’ai redonné de l’information en passant par l’histoire, et j’ai essayé de mieux comprendre les enjeux contemporains. Donner de l’information aux tatoués, aux percés, et aux autres, c’est la première raison qui a motivé « Changer le corps ?».

Cela t’a demandé un gros travail de recherche ?
C’est un travail qui a pris deux ans. Je voulais initialement traduire en français un livre culte du début des années 80 qui s’intitule « Modern Primitives », un peu daté, notamment au niveau du piercing, parce qu’on est passé depuis à d’autres techniques, et surtout terriblement américain… Mais « Modern Primitives » est interdit à l’importation en France, pour « incitation à l’automutilation », car il comprend notamment une photo de pénis fendu dans sa longueur et réuni par un anneau. Dans « Changer le corps ?», on trouve donc quelques traductions de chapitres de « Modern Primitives », c’est une façon de les lire en français…

Comme l’interview de Fakir Musafar ?
Oui, le texte de notre père à tous : Fakir Musafar, qui a expérimenté toutes les modifications corporelles possibles et imaginables. En plus de ces textes, j’ai mené des entretiens avec des tatoueurs, des acteurs des modifications corporelles. Je n’ai pas éludé le facteur psychologique, j’ai ajouté de l’histoire, de l’ethnologie, bref, ça ne se veut pas un livre érudit, mais c’est un livre de départ, de référence, pour commencer.

C’est un bouquin qui a déjà quelques années…
Il a 4 ans. J’ai continué les recherches et je pourrais publier « Changer le corps 2 », mais je me suis embrouillée avec l’éditeur, or je voudrais le même format, le même papier…

Alors, quels sont les grands types de modification corporelle ? Depuis quand est-ce que cela se pratique ? Où ?
Cela fait beaucoup de questions ! Depuis quand ? Le plus ancien corps retrouvé, celui d’Hibernatus, un chasseur du Néolithique, porte des tatouages dans le dos et derrière les genoux ! C’était probablement des tatouages prophylactiques, car il souffrait d’arthrite. Sur les momies égyptiennes, essentiellement sur les femmes, on observe des tatouages sur le bas-ventre, on pense qu’il s’agit de motifs religieux. Idem pour tout ce qui est piercing, étirement, stretching. On peut légitimement penser que la décoration du corps est un geste premier de l’humain pour se démarquer du monde animal, de même qu’il a peint ou laissé des traces sur les murs.

Est-ce que c’était réservé à une caste, ou au contraire répandu au sein de toute la société ?
Cela dépend des civilisations. On pense que sur les corps momifiés, il s’agissait uniquement de prêtresses. Par contre, si on prend l’exemple de sociétés dites « primitives », comme celle des Iles Marquises, où l’on a des tatouages intégraux magnifiques, tout le monde se fait tatouer, même si la « beauté » des motifs arborés tient souvent à la richesse. En Afrique, la scarification n’est pas réservée à une élite, mais dépend du statut marital, du sexe, de l’âge… Ce qui est intéressant, c’est de noter que Nord-Sud, Est-Ouest, toutes les civilisations ont travaillé à modifier leurs corps, mais avec des techniques très différentes.
Chez les Esquimaux par exemple, ce n’est pas par piqûre, mais par drainage. On glisse une aiguille et un fil avec de la suie sous la peau, et hop ! Chez les Aïnou, qui se trouvent au nord de l’île d’Hokkaido, au Japon, les femmes se tatouent les lèvres en noir par incision, avec de la suie également. En Polynésie, c’est plutôt pratiqué avec des coquillages ou des dents, à l’aide d’un peigne. Les modifications corporelles sont nombreuses, certaines nous choquent bizarrement comme le stretching du cou des femmes girafes du Nord de la Birmanie. Il faut bien comprendre que tous les corps, quelque soit la culture, sont soumis à des normes, et que ce qui nous choque nous, n’est pas du tout choquant dans une autre culture tandis qu’au contraire, pour d’autres cultures, nous avons des pratiques extrêmement choquantes !

Retrouve-t-on des modifications corporelles liées au genre sexuel ?
Oui, mais plus c’est admis dans la culture, moins il y a la nécessité d’intervenir sur le corps, donc cela va se traduire plutôt par du travestissement de communautés, qui ont des rôles spécifiques au sein de la société. Evidemment, plus on est dans une société répressive et genrée comme la nôtre, plus on va être obligée de s’assigner côté femme ou côté homme, même si aujourd’hui en Occident, on a des mouvements transgenres.

Y’a-t-il un moment où les modifications corporelles ont disparu ?
Totalement disparu, jamais. Mais avec la colonisation et la christianisation des territoires, le marquage des corps a reculé.

Et en Occident ?
Pas tout à fait, puisque le top du top, c’était de revenir d’un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle avec un tatouage, même si ça peut sembler un peu paradoxal !

Y compris dans la noblesse ?
A un moment donné, c’était très chic. Des rois, des reines, des ministres se sont faits tatouer, mais c’était lié à l’exotisme, aux grands voyages.

La réapparition du tatouage dans les milieux populaires date du début du vingtième siècle, non ?
Même d’avant ! Au XVIIIème, les marins reviennent avec des tatouages, comme autant de souvenirs de leurs aventures.

Où sont installés les premiers tatoueurs ?
Dans des roulottes, des cabanes, au bar… Le développement de la photographie et l’histoire des mauvais garçons amènent le tatouage jusqu’à nous, jusqu’à ce que cela devienne une mode.

Dans ton livre, tu parles plus particulièrement des Mayas…
Ils ont pratiqué une variété de modifications assez incroyable, et elles ont des statuts différents. On pratiquait bien entendu le tatouage, ainsi que l’épilation du visage, la coupe de cheveux, le strabisme (on mettait des petites boules de cire entre les yeux pour que les bébés louchent, c’était considéré comme éminemment esthétique) ; on aplatissait la tête, c’était un signe de noblesse (on enferme le crâne de l’enfant entre deux planches de bois, et on serre petit à petit) ; les Mayas pratiquaient le piercing de la langue et des oreilles, les incrustations de pierre au niveau des dents ; on en a retrouvé dans des tombes de souverains comme dans d’autres très modestes, etc.

Le tatouage, d’une façon générale, c’était plutôt réservé à la gente masculine ?
Pas forcément. Chez les Berbères, c’est surtout féminin, mais ce qui est dommage, c’est que lorsqu’on interroge de vieilles dames berbères, elles ne savent plus pourquoi elles ont fait ces tatouages. Il faut être sociologue ou ethnologue pour se poser ces questions. Quand tu demandes à une femme, aujourd’hui, pourquoi elle porte des talons aiguilles qui lui déforment définitivement le dos, elle ne va pas te répondre qu’elle le fait parce qu’on est dans une société où les rôles sont répartis, et donc qu’elle doit répondre à une norme… En tout cas, ce qu’on sait, c’est que cela a un pouvoir magique, de protection, et que cela se situe souvent près des orifices : entre les yeux, au niveau des arcades, sur les tempes, autour de la bouche, pour empêcher les mauvais esprits de s’introduire. Et au niveau des mains, parce que souvent ce sont les femmes qui préparent à manger et qu’il ne faudrait pas que la nourriture soit « empoisonnée ». Aux Philippines, les dames se tatouaient des motifs abstraits sur les bras: des scolopendres, des nids d’abeilles. On trempait un os d’oiseau dans de la suie, la finalité est simplement esthétique, tandis que les hommes se tatouent leurs faits d’armes, cela revêt une valeur de protection. Chez les Noubas, du Soudan, hommes et femmes se scarifient sur les zones érogènes. C’est joli, cela a du relief, et c’est considéré comme érotique.

Tout à l’heure, tu parlais de la scarification comme du tatouage sur les peaux noires…
C’est en effet une forme de marquage de la peau : on ouvre l’épiderme, on fait entrer de la suie, de la terre, des poudres mêlées, on frotte la plaie… Comme les peuples noirs ont beaucoup de chéloïde, cela noircit naturellement.

Qu’est-ce qui motive toutes tes recherches quant au corps et aux normes ?
Je suis féministe, je constate que le corps des femmes est dans l’apparence un enjeu, et fait particulièrement l’objet de pressions. On le voit avec le développement de la chirurgie esthétique, avec les talons (une aberration !), le maquillage qui n’est pas définitif, mais qui est une forme d’intervention sur le corps. Ce qui m’intéresse, c’est d’interroger les normes de beauté : c’est quoi la beauté ? Cela vient d’où ? Quels en sont les critères ? Qui les édicte ? Les critères de beauté sont tyranniques ! Surtout depuis les années 1950 en Occident. Le corps idéal aujourd’hui est lisse, glabre, fin, légèrement musculeux pour les hommes. Alors que dans la même culture, avant-guerre, un corps sain aurait été charnu.

Où en sont tatouage et modification corporelle aujourd’hui ? Une norme parmi la norme ?
Pour moi, il a deux types de tatouage/piercing. Celui qui correspond à une mode : je fais comme ma copine, comme mon copain, comme la star que j’admire, ou parce que je suis dans un groupe, dans une communauté, cela fait partie du costume. A côté de cela, il y a des personnes qui font des plus grandes pièces, ou des piercings un peu différents de l’arcade et du nombril, ceux-là sont dans une autre démarche, pas forcément de résistance, même si cela l’a été avec le milieu punk ; il s’agit en fait d’une construction de soi. Les pièces ressemblent aux personnalités, on ne les regrette pas parce qu’elles font partie de soi, de sa vie. On se réapproprie son corps.

Est-ce que le tatouage n’est pas effacé par la valorisation du beau, de l’esthétique ?
Pour moi, il n’y a plus aucun rapport avec les motivations traditionnelles. Il ne s’agit plus d’un rite initiatique, cela n’a pas de pouvoir magique ou prophylactique, on est vraiment dans la décoration et l’appropriation de soi en vu de la construction d’une identité, voire de renaissance. Le tatoueur artisan, c’est celui qu’on interpelle quand on veut un tatouage bijou ; parallèlement, on a vu se développer des artistes qui deviennent des tatoueurs. En général, quand on veut des pièces personnelles, on se tourne vers la seconde catégorie. Néanmoins, le tatoueur reste un artisan.

Qui considères-tu comme tatoueur « artiste » ?
A Paris, Yann Black, par exemple. Mais pour moi, il n’y a pas de beaux ou de mauvais tatouages : à chaque projet son tatoueur, et comme le dit l’Homme tatoué dans son spectacle « chacun est persuadé que le sien est le meilleur ». C’est un peu vrai…

Pour finir, notre question rituelle : quelles lectures conseilles-tu à ceux qui souhaitent aller plus loin sur le sujet?
Modern Primitives, livre culte, paru chez ReSearch. Les Hommes illustrés, de Jérôme Pierrat, le meilleur livre sur le tatouage, aux éditions Larivière. Le Vêtement incarné, de France Borel, en poche, mais épuisé, L’Homme tatoué, récit autobiographique de Pascal Tourain aux éditions Yunnan. Chez Taschen, il existe un pavé sur la chirurgie esthétique, il mérite le détour. En fiction, je conseille l’excellent premier roman cyberpunk de William Gibson, Neuromancien, éditions J’ai Lu : des gens se font greffer des tatouages en 3D, animés. Ou L’homme illustré, de Bradbury. En film, La femme tatouée, de Yoichi Takabayashi, ou le documentaire Sick, de Bob Flanagan.

Entretien : Matéo/Pâtre.

 Changer le corps, de Stéphanie Heuze
Editions La Musardine / 2000

Le livre le plus complet en français sur le sujet des modifications corporelles, des rites primitifs aux cyborgs du futur, via le tatouage, le piercing, le transsexualisme, le body-building, etc. Richement illustré en noir et blanc.

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Hors-Circuits Vidéoclub – Librairie
4 rue de Nemours 75011 Paris Tél 01 48 06 32 43
ADRESSE POSTALE/FACTURATION
63 rue Oberkampf 75011 Paris
TLJ de 12h30 à 20h30 sf dimanche
http://www.horscircuits.com
 

1 commentaire à “Interview de Stéphanie Heuze, auteur d’un livre-clé sur les modifications corporelles, par les journalistes de Barricata.”


  1. 0 jean david 21 jan 2015 à 22:29

    Je faisais partis du livre dans la section bodybuilding..de bon souvenir des interwieu.
    domage j ai perdu le livre et impossible a retrouver

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Auteur: galikaia

galikaia

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