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Interview de Stéphanie Heuze, auteur d’un livre-clé sur les modifications corporelles, par les journalistes de Barricata.

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Interview reprise sur le site Barricata, fanzine de contre culture du rash paris-banlieue.

 

On a souhaité te rencontrer pour parler des différentes formes de modifications corporelles, un de tes sujets de prédilection, puisque que tu l’as développé dans l’ouvrage « Changer le corps ?». Première question, qui coule de source, qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser à un tel sujet ?
Deux raisons, en fait. Je travaillais à Tribal Act, la boutique de piercing et de tatouage, située rue Amelot. Dès l’ouverture, ils ont tout de suite eu l’idée d’y adjoindre une galerie, et je m’en suis occupée. J’ai donc croisé des tatoués, des percés, et des gens réalisant des performances. C’est le moment où, parallèlement, on a eu droit à une déferlante d’articles sur le tatouage dans la presse, où on nous disait que c’était très dangereux, où les mots récurrents étaient « risque » et « mutilation ». Ce qui motivait ce discours, c’était d’une part la méconnaissance, et d’autre part, le rapport au corps. J’ai pensé qu’il serait intéressant de publier un ouvrage dit de référence, pour qu’on arrête de dire des conneries. J’y aborde la question du corps et de ses modifications volontaires et définitives, et c’est ainsi qu’on retrouve côte à côte, dans mon livre, avec la chirurgie esthétique, le piercing, le tatouage, le transsexualisme, le bodybuilding, enfin, toutes les formes d’interventions corporelles. J’ai redonné de l’information en passant par l’histoire, et j’ai essayé de mieux comprendre les enjeux contemporains. Donner de l’information aux tatoués, aux percés, et aux autres, c’est la première raison qui a motivé « Changer le corps ?».

Cela t’a demandé un gros travail de recherche ?
C’est un travail qui a pris deux ans. Je voulais initialement traduire en français un livre culte du début des années 80 qui s’intitule « Modern Primitives », un peu daté, notamment au niveau du piercing, parce qu’on est passé depuis à d’autres techniques, et surtout terriblement américain… Mais « Modern Primitives » est interdit à l’importation en France, pour « incitation à l’automutilation », car il comprend notamment une photo de pénis fendu dans sa longueur et réuni par un anneau. Dans « Changer le corps ?», on trouve donc quelques traductions de chapitres de « Modern Primitives », c’est une façon de les lire en français…

Comme l’interview de Fakir Musafar ?
Oui, le texte de notre père à tous : Fakir Musafar, qui a expérimenté toutes les modifications corporelles possibles et imaginables. En plus de ces textes, j’ai mené des entretiens avec des tatoueurs, des acteurs des modifications corporelles. Je n’ai pas éludé le facteur psychologique, j’ai ajouté de l’histoire, de l’ethnologie, bref, ça ne se veut pas un livre érudit, mais c’est un livre de départ, de référence, pour commencer.

C’est un bouquin qui a déjà quelques années…
Il a 4 ans. J’ai continué les recherches et je pourrais publier « Changer le corps 2 », mais je me suis embrouillée avec l’éditeur, or je voudrais le même format, le même papier…

Alors, quels sont les grands types de modification corporelle ? Depuis quand est-ce que cela se pratique ? Où ?
Cela fait beaucoup de questions ! Depuis quand ? Le plus ancien corps retrouvé, celui d’Hibernatus, un chasseur du Néolithique, porte des tatouages dans le dos et derrière les genoux ! C’était probablement des tatouages prophylactiques, car il souffrait d’arthrite. Sur les momies égyptiennes, essentiellement sur les femmes, on observe des tatouages sur le bas-ventre, on pense qu’il s’agit de motifs religieux. Idem pour tout ce qui est piercing, étirement, stretching. On peut légitimement penser que la décoration du corps est un geste premier de l’humain pour se démarquer du monde animal, de même qu’il a peint ou laissé des traces sur les murs.

Est-ce que c’était réservé à une caste, ou au contraire répandu au sein de toute la société ?
Cela dépend des civilisations. On pense que sur les corps momifiés, il s’agissait uniquement de prêtresses. Par contre, si on prend l’exemple de sociétés dites « primitives », comme celle des Iles Marquises, où l’on a des tatouages intégraux magnifiques, tout le monde se fait tatouer, même si la « beauté » des motifs arborés tient souvent à la richesse. En Afrique, la scarification n’est pas réservée à une élite, mais dépend du statut marital, du sexe, de l’âge… Ce qui est intéressant, c’est de noter que Nord-Sud, Est-Ouest, toutes les civilisations ont travaillé à modifier leurs corps, mais avec des techniques très différentes.
Chez les Esquimaux par exemple, ce n’est pas par piqûre, mais par drainage. On glisse une aiguille et un fil avec de la suie sous la peau, et hop ! Chez les Aïnou, qui se trouvent au nord de l’île d’Hokkaido, au Japon, les femmes se tatouent les lèvres en noir par incision, avec de la suie également. En Polynésie, c’est plutôt pratiqué avec des coquillages ou des dents, à l’aide d’un peigne. Les modifications corporelles sont nombreuses, certaines nous choquent bizarrement comme le stretching du cou des femmes girafes du Nord de la Birmanie. Il faut bien comprendre que tous les corps, quelque soit la culture, sont soumis à des normes, et que ce qui nous choque nous, n’est pas du tout choquant dans une autre culture tandis qu’au contraire, pour d’autres cultures, nous avons des pratiques extrêmement choquantes !

Retrouve-t-on des modifications corporelles liées au genre sexuel ?
Oui, mais plus c’est admis dans la culture, moins il y a la nécessité d’intervenir sur le corps, donc cela va se traduire plutôt par du travestissement de communautés, qui ont des rôles spécifiques au sein de la société. Evidemment, plus on est dans une société répressive et genrée comme la nôtre, plus on va être obligée de s’assigner côté femme ou côté homme, même si aujourd’hui en Occident, on a des mouvements transgenres.

Y’a-t-il un moment où les modifications corporelles ont disparu ?
Totalement disparu, jamais. Mais avec la colonisation et la christianisation des territoires, le marquage des corps a reculé.

Et en Occident ?
Pas tout à fait, puisque le top du top, c’était de revenir d’un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle avec un tatouage, même si ça peut sembler un peu paradoxal !

Y compris dans la noblesse ?
A un moment donné, c’était très chic. Des rois, des reines, des ministres se sont faits tatouer, mais c’était lié à l’exotisme, aux grands voyages.

La réapparition du tatouage dans les milieux populaires date du début du vingtième siècle, non ?
Même d’avant ! Au XVIIIème, les marins reviennent avec des tatouages, comme autant de souvenirs de leurs aventures.

Où sont installés les premiers tatoueurs ?
Dans des roulottes, des cabanes, au bar… Le développement de la photographie et l’histoire des mauvais garçons amènent le tatouage jusqu’à nous, jusqu’à ce que cela devienne une mode.

Dans ton livre, tu parles plus particulièrement des Mayas…
Ils ont pratiqué une variété de modifications assez incroyable, et elles ont des statuts différents. On pratiquait bien entendu le tatouage, ainsi que l’épilation du visage, la coupe de cheveux, le strabisme (on mettait des petites boules de cire entre les yeux pour que les bébés louchent, c’était considéré comme éminemment esthétique) ; on aplatissait la tête, c’était un signe de noblesse (on enferme le crâne de l’enfant entre deux planches de bois, et on serre petit à petit) ; les Mayas pratiquaient le piercing de la langue et des oreilles, les incrustations de pierre au niveau des dents ; on en a retrouvé dans des tombes de souverains comme dans d’autres très modestes, etc.

Le tatouage, d’une façon générale, c’était plutôt réservé à la gente masculine ?
Pas forcément. Chez les Berbères, c’est surtout féminin, mais ce qui est dommage, c’est que lorsqu’on interroge de vieilles dames berbères, elles ne savent plus pourquoi elles ont fait ces tatouages. Il faut être sociologue ou ethnologue pour se poser ces questions. Quand tu demandes à une femme, aujourd’hui, pourquoi elle porte des talons aiguilles qui lui déforment définitivement le dos, elle ne va pas te répondre qu’elle le fait parce qu’on est dans une société où les rôles sont répartis, et donc qu’elle doit répondre à une norme… En tout cas, ce qu’on sait, c’est que cela a un pouvoir magique, de protection, et que cela se situe souvent près des orifices : entre les yeux, au niveau des arcades, sur les tempes, autour de la bouche, pour empêcher les mauvais esprits de s’introduire. Et au niveau des mains, parce que souvent ce sont les femmes qui préparent à manger et qu’il ne faudrait pas que la nourriture soit « empoisonnée ». Aux Philippines, les dames se tatouaient des motifs abstraits sur les bras: des scolopendres, des nids d’abeilles. On trempait un os d’oiseau dans de la suie, la finalité est simplement esthétique, tandis que les hommes se tatouent leurs faits d’armes, cela revêt une valeur de protection. Chez les Noubas, du Soudan, hommes et femmes se scarifient sur les zones érogènes. C’est joli, cela a du relief, et c’est considéré comme érotique.

Tout à l’heure, tu parlais de la scarification comme du tatouage sur les peaux noires…
C’est en effet une forme de marquage de la peau : on ouvre l’épiderme, on fait entrer de la suie, de la terre, des poudres mêlées, on frotte la plaie… Comme les peuples noirs ont beaucoup de chéloïde, cela noircit naturellement.

Qu’est-ce qui motive toutes tes recherches quant au corps et aux normes ?
Je suis féministe, je constate que le corps des femmes est dans l’apparence un enjeu, et fait particulièrement l’objet de pressions. On le voit avec le développement de la chirurgie esthétique, avec les talons (une aberration !), le maquillage qui n’est pas définitif, mais qui est une forme d’intervention sur le corps. Ce qui m’intéresse, c’est d’interroger les normes de beauté : c’est quoi la beauté ? Cela vient d’où ? Quels en sont les critères ? Qui les édicte ? Les critères de beauté sont tyranniques ! Surtout depuis les années 1950 en Occident. Le corps idéal aujourd’hui est lisse, glabre, fin, légèrement musculeux pour les hommes. Alors que dans la même culture, avant-guerre, un corps sain aurait été charnu.

Où en sont tatouage et modification corporelle aujourd’hui ? Une norme parmi la norme ?
Pour moi, il a deux types de tatouage/piercing. Celui qui correspond à une mode : je fais comme ma copine, comme mon copain, comme la star que j’admire, ou parce que je suis dans un groupe, dans une communauté, cela fait partie du costume. A côté de cela, il y a des personnes qui font des plus grandes pièces, ou des piercings un peu différents de l’arcade et du nombril, ceux-là sont dans une autre démarche, pas forcément de résistance, même si cela l’a été avec le milieu punk ; il s’agit en fait d’une construction de soi. Les pièces ressemblent aux personnalités, on ne les regrette pas parce qu’elles font partie de soi, de sa vie. On se réapproprie son corps.

Est-ce que le tatouage n’est pas effacé par la valorisation du beau, de l’esthétique ?
Pour moi, il n’y a plus aucun rapport avec les motivations traditionnelles. Il ne s’agit plus d’un rite initiatique, cela n’a pas de pouvoir magique ou prophylactique, on est vraiment dans la décoration et l’appropriation de soi en vu de la construction d’une identité, voire de renaissance. Le tatoueur artisan, c’est celui qu’on interpelle quand on veut un tatouage bijou ; parallèlement, on a vu se développer des artistes qui deviennent des tatoueurs. En général, quand on veut des pièces personnelles, on se tourne vers la seconde catégorie. Néanmoins, le tatoueur reste un artisan.

Qui considères-tu comme tatoueur « artiste » ?
A Paris, Yann Black, par exemple. Mais pour moi, il n’y a pas de beaux ou de mauvais tatouages : à chaque projet son tatoueur, et comme le dit l’Homme tatoué dans son spectacle « chacun est persuadé que le sien est le meilleur ». C’est un peu vrai…

Pour finir, notre question rituelle : quelles lectures conseilles-tu à ceux qui souhaitent aller plus loin sur le sujet?
Modern Primitives, livre culte, paru chez ReSearch. Les Hommes illustrés, de Jérôme Pierrat, le meilleur livre sur le tatouage, aux éditions Larivière. Le Vêtement incarné, de France Borel, en poche, mais épuisé, L’Homme tatoué, récit autobiographique de Pascal Tourain aux éditions Yunnan. Chez Taschen, il existe un pavé sur la chirurgie esthétique, il mérite le détour. En fiction, je conseille l’excellent premier roman cyberpunk de William Gibson, Neuromancien, éditions J’ai Lu : des gens se font greffer des tatouages en 3D, animés. Ou L’homme illustré, de Bradbury. En film, La femme tatouée, de Yoichi Takabayashi, ou le documentaire Sick, de Bob Flanagan.

Entretien : Matéo/Pâtre.

 Changer le corps, de Stéphanie Heuze
Editions La Musardine / 2000

Le livre le plus complet en français sur le sujet des modifications corporelles, des rites primitifs aux cyborgs du futur, via le tatouage, le piercing, le transsexualisme, le body-building, etc. Richement illustré en noir et blanc.

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La tribu des long-cous ou les femmes girafes

femmegirafe.jpg090618100041840836.jpg21110902.jpgLes Padaung,  sont aussi connus sous le nom de Kayan, ou encore tribu des long-cous ou encore des femmes girafe. C’est une minorité ethnique tibéto-birmane du Myanmar qui s’est installée en Thailande depuis 1990, suite au conflit avec le régime militaire birman. Ils y vivent avec un statut légal incertain, dans des villages qui en font des attractions touristiques à cause de leurs modifications corporelles particulières. Les femmes portent en effet des colliers-spirale en laiton. C’est autour de l’âge de cinq ans que les fillettes reçoivent leur premier collier-spirale et celui-ci est remplacé par une spirale plus longue au fur et à mesure de leur croissance . La croyance populaire a propagé plusieurs légendes comme celle que ce serait des anneaux que l’on ajouterait au fil des années, et dont les femmes ne pourraient plus se passer sous peine de mourir la nuque brisée. Les hommes les contrôleraient par ce biais là. Il n’en est rien, c’est toute la spirale que l’on change d’un coup, procédure qui peut se faire lors de consultation médicale. Le cou ne se brise pas à cette occasion même s’il est vrai que les muscles sont affaiblis. Une autre idée fausse est de penser que ces spirales affectaient les vertèbres du cou, alors qu’elles pèsent sur les côtes et ce sont les côtes qui évoluent en penchant vers le bas. Ainsi, plus les côtes penchent, plus le collier tombe sur les épaules, ce qui le rend trop large et pas assez grand pour envelopper encore tout le cou. C’est à ce moment qu’il est remplacé par une spirale plus longue, afin de continuer le processus.

On ne connait pas exactement les raisons du port de ces colliers-spirales. Des hypothèses ont été lancées par quelques anthropologues: ce pourrait être pour se protéger contre les morsures de tigres, pour rendre les femmes moins attrayantes aux yeux des autres tribus afin qu’elles ne se marient pas en dehors de la leur ou qu’elles ne soient pas prises en esclavage; pour leur donner une ressemblance avec un dragon (qui est une figure importante du folklore kayan) mais la plupart de ces hypothèses ne sont pas vérifiées et on ne sait toujours pas la véritable origine de cette tradition. Actuellement, c’est non seulement pour perpétuer cette tradition que ces colliers-spirales sont toujours portés, mais c’est aussi parce qu’ils représentent une part forte de l’identité culturelle de cette ethnie (dans laquelle s’ancre une certaine idée de la beauté) ce qui est renforcé par l’attrait dont font preuve les touristes.

Le gouvernement de Birmanie décourage la perpétuation de cette tradition car il veut essayer de donner une image plus occidentale de ce pays, et il est suivi par un certain nombre des femmes padaung. Cependant, étant donné que cette pratique engendre du tourisme et amène ainsi de l’argent directement à la tribu, elle ne perd pas complètement sa vitalité. Le plus grand village Kayan de Nai Soi reçoit à peu près 1 200 touristes par année et prend une taxe d’entrée de 250 Baht (environ 5,6 Euros) par personne

Quelques mots d’histoire…

Quelques mots sur…

Le tatouage:

D’où viennent-ils? De quand datent-ils? Les origines de la pratique du tatouage sont assez floues. On a retrouvé des traces relevées sur le corps d’Otzi, l’hibernatus autrichien âgé de près de 5300 ans, mais les racines de cette pratique sont certainement plus anciennes encore. Ce que l’on peut dire de cette pratique multimillénaire, c’est que cette pratique est universelle puisqu’on la retrouve sur tous les continents et chez de nombreux peuples: Celtes, Eskimos, Egyptien, Japonais, Polynésiens, Berbères, Nuba, Pygmées… Le rite est donc commun à de nombreux peuples mais par contre le sens des tatouages, leurs usages varient à travers l’histoire et les cultures.

Au Japon, des figurines au visage peint ou gravé, vieilles d’au moins 5000 ans servaient vraisemblablement à accompagner la personne décédée dans l’au-delà. Les tatouages revêtaient une signification religieuse ou magique à cette époque. Plus tard, vers 720 après JC, les tatouages servirent à identifier les grands criminels et les bannis, dont les dessins reflètaient souvent le lieu du crime.

En Egypte, les archéologues ont trouvé la momie d’une femme qui aurait été prêtresse de la déesse Hathor il y a environ 4000 ans. Elle avait des lignes parallèles tatouées sur les bras et les cuisses, de même que sous le nez. Selon les spécialistes, ces lignes auraient une connotation érotique, comme la plupart des tatouages de l’Egypte ancienne.

Au nord de la frontière séparant la Chine et la Russie, furent mis en évidence des tombeaux des Pazyryks, qui étaient de redoutables guerriers ayant vécu il y a plus de 3000 ans. Certains corps quasi intacts portaient des tatouages, qui représentaient des animaux, tant imaginaires que réels. Les chercheurs croient que certains dessins plus abstraits, mais aussi apparents, étaient destinés à un usage thérapeutique. Aujourd’hui, quleques tribus vivant en Sibérie utilisent toujours le tatouage dans le but de soulager les maux de dos.

En Inde et au Tibet, les tatouages accompagnent les grandes étapes de la vie: puberté, maternité, maladie, deuil. Le peuple Karen (Nord de la Thaïlande), dans sa lutte contre l’armée birmane arborait encore récemment des tatouages talismans qui devaient arrêter les balles de l’adversaire. De leur côté, les Grecs et les Romains utilisaient le tatouage pour distinguer les classes. Par exemple, ils marquaient les esclaves, les condamnés à mort et les prostituées afin que la population les reconnaissent.

Le Piercing:

Le piercing consiste à percer la peau pour y insérer un anneau, un diamant ou tout autre forme de décoration. Le piercing est une pratique ancestrale, connue des Indiens Mayas (anneaux dans la langue), des Papous (osselets narinaires), des Massaïs (oreilles). Se faire percer les oreilles était naguère une tradition familiale. Le port de boucles d’orielles était considéré comme normal. Mais de nos jours nombreux sont les adolescents et certains adultes qui se font poinçonner plusieurs fois la chair en de nombreux endroits. Il y a une vingtaine d’années, un nouveau mouvement culturel, les Punks, fit son apparition. Ce mouvement assez marginal, de tendance assez violente, ne voyait aucun futur, et se perçait le corps avec des épingles à nourrices. La mode du piercing s’est depuis répandue, pour atteindre maintenant de nombreuses couches de la société. Toutes les parties du corps sont concernées par le piercing.

Les scarifications:

la scarification consiste en l’incision de la peau assez profonde de manière à laisser des cicatrices. Les lésions ainsi formées sont alors frottées avec des cendres chaudes et des morceaux de bois. Cette technique a pour but de laisser des traces de type de brûlures. Les scarifications sont un moyen de montrer son appartenance à une ethnie et sont aussi considérées comme l’expression d’une grande beauté.

Signalons pour terminer, qu’évidemment aucune de ces modifications corporelles ne sont sans danger car elles nécessitent l’introduction de corps étrangers dans la peau, la rupture de la barrière cutanée et sont donc propices aux déclenchements d’infections qui peuvent rendre la cicatrisation longue et douloureuse. Elles doivent être réalisées de manière stérile.

 82atatouage.gifTatouage traditionnel africain

82cscarif.gifscarification abdominale traditionnelle de la nouvelle-Guinée.

Modifications corporelles, c’est-à-dire?

Le marquage des chairs à des fins esthétiques, identitaires ou politiques (tatouages, piercings, scarifications, implants, amputations, etc.), la chirurgie, le transsexualisme, les biotechnologiques, l’entraînement sportif et le dopage, constituent autant de pratiques visant à modifier un corps qu’il s’agit d’amplifier, d’embellir, de réparer ou d’altérer.
Ces effractions parfois radicales, ces blessures volontaires, ces inscriptions éphémères ou définitives, visibles ou secrètes, posent la question de l’acceptable et du respect de la norme corporelle.
Elles ouvrent la perspective concrète d’esquiver ou d’infléchir le destin biologique et social. Les stratégies identitaires s’incarnent alors dans l’effacement ou la revendication des différences, la quête ou le refus des canons esthétiques.

Dans son premier numéro, la revue Quasimodo proposait de questionner le corps qui « heurte les sensibilités, provoque le malaise, la répulsion, et bien souvent la haine », celui qui « fait affront au corps légitime ».
P h i l i p p e L i o t a r d

Textes disponible sur http://www.revue-quasimodo.org/

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La chair du monde

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Si l’on ne peut véritablement savoir à quand remontent ces pra­tiques, l’universalité du tatouage ne peut être contestée. C’est loin du continent africain, aux îles Marquises, en Nouvelle-Zélande et au Japon que le tatouage manifeste le plus de complexité, ten­dant à envahir le corps tout entier.

Les techniques permettant d’introduire un colorant dans le derme pour y fixer un dessin indélébile sont nombreuses, la plus cou­rante étant la piqûre. Elle se fait à l’aide d’un instrument tradi­tionnel effilé, silex, aiguille en bois, épine végétale, arête ou écaille de poisson. La percussion sur les dents d’un peigne, et la brûlure du derme au moyen d’une tige végétale incandescente sont des méthodes plus rarement utilisées. En général, le tatoua­ge est obtenu soit en imprégnant de colorant l’instrument piquant ou contondant, soit en dessinant sur la peau le tracé du motif choisi, ou en y déposant, préalablement à la piqûre, la matière colorante ; celle-ci peut être d’origine végétale ou anima­le parfois mêlée à de l’huile. Le pigment le plus utilisé demeure le noir de fumée, fabriqué à partir de la combustion de plantes, de bois ou de graisses animales. Il donne une teinte plus ou moins brune, et possède l’avantage d’être particulièrement bien toléré.

Le terme tatouage a été souvent employé de façon erronée pour désigner les scarifications largement répandues en Afrique noire. Ces marques exploitent, dans le cadre précis des exigences d’un art visuel, toutes les ressources des propriétés optiques des des­sins qui se concentrent sur la surface de la peau.

Le rapport au monde de tout homme est donc primordialement une question de peau. Les marques corporelles sont des manières d’inscrire le sens à même la peau.

L’écriture du corps, son façonnement par les signes de la culture, qu’il s’agisse de la chair elle-même ou des manières de la vêtir, du traitement des cheveux ou de la pilosité, est une donnée élémentaire de la condition humaine. L’homme n’est pas un animal qui s’installe dans le monde sans le déranger, il le modifie, il s’approprie la matière de son existence. Aucune société humaine n’échappe à cette volonté de faire de la présence au monde, et notamment du corps, une œuvre propre à une com­munauté. Jamais l’homme n’existe à l’état sauvage mais est toujours immergé dans une culture, un univers de sens et de valeurs. Sa peau est donc une surface d’ins­cription. Les marques corporelles n’ont de signification que dans un contexte cultu­rel précis, et ne peuvent en être soustraites sans perdre leur sens originel. L’une de leurs premières destinations est d’arracher l’être humain à l’indistinction en l’isolant de la nature ou des autres espèces animales. levi-strauss note a propos d’une société du Brésil : « il fallait être peint pour être homme : celui qui restait à l’état de nature ne se distinguait pas de la brute » Maintes sociétés traditionnelles réser­vent un statut inférieur à l’homme et à la femme non marqués ; ils demeurent en deçà de la communauté qui exige le parachèvement symbolique de la personne, ils échappent au sort commun, ils ne peuvent se marier. En Polynésie, où la personne n’était pas d’emblée enracinée dans sa chair, mais composée de fragments reliés entre eux, le corps était formé d’entités susceptibles d’être dangereuses pour l’indi­vidu ou les autres. Ainsi le tatouage venait-il sceller la personne dans sa chair. «Le processus consistant à envelopper d’images [... ] fournissait au guerrier une peau ou une coquille supplémentaire. Il réduisait également les risques de contagion aux­quels le corps est exposé et limitait sa tendance à souffrir de la proximité du tapu d’autrui, que ce soit en l’attirant ou en l’affaiblissantD.LEBRETON

Les lieux du corps ainsi investis sont modifiés, mis en valeur ou soustraits aux yeux du groupe suivant leur statut et selon qu’ils sont ou non recouverts par des vêtements. Mais, le plus souvent, il importe de les voir.

Le tatouage a une valeur identitaire, il dit au cœur même de la chair l’appartenance du sujet au groupe, à un système social, il précise les allégeances religieuses, les relations au cosmos, il humanise à travers une mainmise culturelle dont la valeur redouble celle de la nomination ou de l’appartenance sociale. Au sein de certaines sociétés, le signe renseigne sur la place de l’homme dans une lignée, un clan, une classe d’âge ; il indique un statut et affermit l’alliance. Impossible de se fondre dans le groupe sans ce travail d’intégration qu’opèrent les signes imprimés dans la chair. Les membres d’une même communauté portent par­fois des marques corporelles identiques, par exemple certaines pour tous les hom­mes, d’autres pour toutes les femmes. Les signes cutanés redoublent alors l’identité sexuée. La peau masculine affiche plutôt la bravoure, les actions d’éclat…, là où celle des femmes privilégie la fécondité, la séduction… Mais il arrive aussi que les marques soient singulières, individualisent, et que chaque membre de la commu­nauté façonne celles qu’il préfère ou celles qu’il a méritées par ses exploits de guerre ou de chasse.

Les inscriptions corporelles durables accompagnent les rites initiatiques de nom­breuses sociétés traditionnelles : circoncision, excision, subincision, limage ou arra­chage des dents, amputation d’un doigt, déformations, scarifications, tatouages, excoriations, brûlures, etc. Arnold Van Gennep rappelle que «le corps humain a été traité comme un simple morceau de bois que chacun a taillé et arrangé à son idée : on a coupé ce qui dépassait, on a troué les parois, on a labouré les surfaces planes, et parfois, avec des débauches réelles d’imagination [...].» Il ajoute : « Les mutilations sont un moyen de différenciation définitive33 Dans ces sociétés, le statut de personne l’immerge, avec son style propre, au sein de la communauté. Les marques impriment sur son corps une inaliénable égalité et une cosmogonie compréhensible par tous. Rituelles, elles inscrivent dans la durée le changement ontologique de l’initié : il n’est plus le même après la redéfinition dont sa chair a été l’objet. À la trace physique qui livre désormais le jeune à l’approbation du groupe, la douleur ajoute son supplément souvent soigneusement distillé, comme si, au-delà de la trace incisée, elle était non moins nécessaire.

Le rite de passage des sociétés traditionnelles sollicite, au cours d’épisodes sou­vent pénibles, les ressources morales requises par la communauté. Il énonce les valeurs fondatrices du lien social, et, surtout, la douleur expérimentée par ses membres dans ce cadre rituel les prépare à supporter les vicissitudes de l’existence (ci-contre). Dans un environnement hostile, le courage individuel est en effet une vertu essentielle à la survie du groupe. La douleur subie instaure une mémoire de la résistance à l’adversité qui rend l’initié moins vulnérable dans les épreuves inhé­rentes à sa condition. La trace corporelle équivaut au sceau de l’alliance, elle fait sens pour chacun des membres de la communauté. Elle est un signe d’identité que nul ne conteste. La redéfinition sociale de l’initié par une modification physique de son apparence a une éminente valeur symbolique. Elle établit, une fois pour toutes, son identité sexuelle. En accueillant le signe distinctif sur sa peau et en domptant la douleur les yeux ouverts, sans céder sous son joug, le jeune manifeste sa bravoure et atteste de son appartenance à part entière à la communauté.

Samoan_tattoo Avant le christianisme, nombre de peuples européens, parmi lesquels les Scots, les Bretons, les Goths, les Germains, marquaient leurs corps. D’après Végèce, les légionnaires romains portaient sur le bras droit le nom de l’empereur et la date de leur enrôlement.

Par contre, pour les religions du Livre, le tatouage ou les autres marques corporelles (hormis la circoncision) sont en principe interdits. La Bible dit clairement son refus de toute intervention visible et durable sur le corps humain. Le respect de son intégrité est une forme essentielle de fidélité à une création où rien n’est à ajouter ni à retrancher. Cet interdit a longtemps valu son statut négatif au tatouage. «Et vous ne vous ferez point d’incisions dans votre chair pour un mort, et vous ne vous ferez pas de tatouages», ordonne le Lévitique. Seul Dieu dispose du privilège de modifier le corps des hommes. Et dieu imprime sa marque au visage des mécréants : «Cet homme qui à la lecture de nos versets dit : « Ce sont des contes anciens », nous lui imprimerons une marque sur le nez .Kafka s’en souviendra quand il imaginera sa « machine », l’ imprimante diabolique et absurde de la colonie penitentiaire qui grave la sentence sur le corps même du condamné

Selon ces principes,les sociétés occidentales vont réprouver l’usage du tatouage, qui apparaîtra comme symbole de marginalité. Toute modification corporelle sera versée au compte de la sauvagerie, ou de la lasci­vité, et combattue. En outre, le lien symbolique est aisément établi entre sociétés «primitives» et tatouages des populations «marginales» (matelots, soldats, truands, ouvriers). L’association des «primitifs» d’ici et d’ailleurs est courante sous la plume des psychiatres ou des criminologues au tournant du xxe siècle. Elle sert à discréditer les uns et les autres. Baraques de foire et cirques livreront longtemps – et avec succès – les tatoués à la curiosité du public.

Pourtant, Au début des années 1980, les marques corporelles changent radicalement de statut. Happées par la mode, le sport, la culture naissante et multiple des jeunes générations, elles se diversifient dans une quête de singularité personnelle : tatouage, piercing, branding (dessin ou signe inscrit sur la peau au fer rouge ou au laser ; p. 108) scarification, lacération, fabrication de cicatrices en relief, stretching (agrandissement des trous du piercing), implants sous-cutanés, etc.Vaudou21212

Les marques corporelles, même si elles miment parfois de manière explicite celles des sociétés traditionnelles ou si ceux qui les portent revendiquent cette filiation dans des discours enthousiastes, prennent une signification exactement inverse lors de cet emprunt : dans la culture occidentale, elles sont individualisantes, elles signent un sujet singulier dont le corps n’a plus fonction de relier à la communauté et au cosmos, mais d’affirmer son irréductible individualité .

Dans une société d’individus, la collectivité d’appartenance ne fournit plus que de manière allusive les modèles ou les valeurs de l’action. Le sujet est lui-même le maître d’œuvre qui décide de l’orientation de sa vie. Le monde, dès lors, est moins l’héritage incontestable de la parole des aînés ou des usages traditionnels qu’un ensemble soumis à la souveraineté individuelle moyennant le respect de certaines règles. La signification de l’existence relève d’une décision personnelle et cesse d’être une évidence culturelle. La relation au corps est désormais celle à un objet nourris­sant la représentation de soi.

La marque traditionnelle est affiliation de la personne comme membre à part entière de sa communauté d’ap­partenance ; en Occident, elle affiche la différence du corps propre, coupé des autres et du monde, mais lieu de liberté. L’individu qui choisit un tatouage ou un piercing dit sa dissidence d’individu, sa quête de différence, là où le membre d’une société traditionnelle proclame son affiliation à une totalité symbolique à laquelle il ne sau­rait se soustraire sans se perdre.

Dans les sociétés traditionnelles, l’identité résulte non pas d’un choix délibéré, d’une construction de soi, mais de la position de la personne au sein d’un groupe qui impose des droits et des devoirs, et insère dans une symbolique difficile à modi­fier. La marque confirme un statut là où, dans nos sociétés, elle est une décision per­sonnelle sans effet sur le statut social, même si elle confère à l’individu une singularité particulière. C’est justement parce que nos sociétés contemporaines sont individua­listes – au sens où elles font du corps un instrument de séparation, d’affirmation d’un «je» – qu’une telle marge de manœuvre existe dans le remaniement de soi. Le corps est un facteur d’individuation ; quiconque le modifie, modifie son rapport au monde. Pour changer de vie, on change son corps ou, du moins, on essaie chaque Occidental revendique être un corps propre. D’où la prolifé­ration des interventions sur le corps dans nos sociétés où règne la liberté, c’est-à-dire l’individu en tant qu’il décide de son existence.Vaudou21211

Les marques ne sont jamais une fin en soi dans les sociétés traditionnelles, elles accompagnent de manière irréductible des cérémonies collectives ou des rites d’ini­tiation ; elles disent le franchissement d’un seuil dans l’évolution personnelle, le pas­sage à l’âge d’homme, l’accession à un autre statut social, l’entrée dans un groupe particulier, etc. Elles s’inscrivent dans le processus de transmission par les aînés d’une ligne d’orientation et d’un savoir pour les novices. Les marques sont le moment corporel d’une ritualité plus large.

Les marques occidentales contemporaines consti­tuent des formes symboliques de remise au monde, mais d’une manière strictement personnelle, n’ayant parfois de signification que pour soi, à travers l’invention d’un signe propre. À défaut d’exercer un contrôle sur son existence, le corps est un objet à portée de main sur lequel la souveraineté personnelle est presque sans entraves. Quand, dans la société grecque antique, le stigmate symbolisait l’aliénation à l’autre, la marque corporelle affiche aujourd’hui l’appartenance à soi. Elle traduit la néces­sité intérieure de compléter par une initiative propre un corps insuffisant en lui-même à incarner l’identité personnelle..d.lebreton.

Entre désir d’objet et objet du désir.

Entre désir d’objet et objet du désir: LE PIERCING GENITAL FEMININ

Un article de Bruno Rouers

Regardons aussi le cutané comme le miroir de l’âme, là où la personnalité se découvre » (François DAGOGNET, La Peau énigmatique, La Mazarine, 2000, pp.18-20).

Ce « papier » s’inscrivant dans le cadre d’une étude d’anthropologie sur les marques corporelles dans nos sociétés occidentales, a pour objectif de montrer que le piercing génital féminin possède des caractéristiques propres qui le différencient des piercings visibles plus communs. Entre le désir de posséder un tel piercing et la recherche de plaisir qui en est souvent la motivation première se jouent des enjeux identitaires qui mêlent l’esthétique, l’estime de soi et la féminitude. Le corps ainsi piercé se donne à être perçu, intimement !

L’anthropologie, depuis ses débuts, a été confrontée aux marques corporelles des différents peuples qu’elle se donnait comme objet d’études. Les tatouages, les scarifications, les déformations du corps et les bijoux sont des signes visibles qui ont attiré l’attention des chercheurs et questionné les différents courants de la discipline : comment interpréter les modifications corporelles, quel est leur sens, quel rôles jouent-elles dans les rites d’initiations, quels sont les symboles mis en œuvre, comment relient-elles le corps individuel au corps social, telles sont quelques questions qui ont fait l’objet de débats et d’élaborations théoriques. Claude LÉVI-STRAUSS écrit à propos du tatouage maori « [qu'il] est destiné à graver, non seulement un dessin dans la chair, mais aussi dans l’esprit toutes les traditions et la philosophie de la race » (Anthropologie structurale, Plon, 1996, p.283). Depuis plusieurs années, l’anthropologie fixe son regard sur de nouveaux objets, les sociétés contemporaines et dès lors, une nouvelle question se pose : comment interpréter les modifications corporelles actuellement en pleine expansion en Occident ?

Pour montrer que les pratiques regroupées souvent sous l’expression générique « modifications corporelles » font appel en réalité à des motivations et à des représentations spécifiques, ce « papier » examinera tout d’abord les interprétations communes concernant globalement le tatouage et le piercing, puis montrera les spécificités de chacune des deux pratiques et enfin tentera une approche du piercing génital. Nous verrons qu’il peut y avoir certes, des points de convergence entre le général et le particulier mais que les interprétations globales ne sont pas applicables telles quelles et que le piercing génital possède des caractéristiques propres qui le démarquent non seulement des autres piercings mais aussi des autres modifications corporelles.

Cette recherche est fondée essentiellement sur des témoignages écrits trouvés sur Internet, en particulier sur un site américain très connu appelé Body Modification Ezine (cf. photographies). Une partie de ce site est libre d’accès, l’autre (plus extrême) nécessite soit un abonnement – première formule – soit – deuxième formule – l’envoi d’un témoignage qui permet un accès temporaire à la partie des abonnés, ce qui explique la présence en ligne de plus de 7000 témoignages. Ces récits ont constitué le support de travail principal. Début mars 2001, le site comprenait 659 récits d’expérience de piercing génital féminin. Une remarque préliminaire qu’il est intéressant de faire est la structure presque immuable de ces narrations qui en facilite l’analyse : ils traitent du moment de la décision, de la motivation, de l’expérience proprement dite de l’opération de piercing, des soins à apporter, de la cicatrisation et se terminent en général par l’avis de la personne sur son piercing, comment elle le perçoit et ce qu’il a changé pour elle. Une autre source d’informations (toujours sur Internet) fut le dépouillement de forums spécialisés et le contact par e-mail avec certains de leurs intervenants. Ces forums sont intéressants car les questions posées émanent souvent de personnes qui ont envie de faire tel ou tel type de piercing et qui se renseignent sur la douleur, la durée de cicatrisation ou le type de piercing désiré. Il est donc possible grâce à ces deux types de sources de mettre en perspective les expériences vécues et les projets de piercing. De plus, des entretiens avec des pierceurs sont venus compléter les témoignages écrits et confirmer certaines analyses.

INTERPRÉTATIONS COURANTES

DES MODIFICATIONS CORPORELLES

L’examen de la littérature consacrée aux modifications corporelles dans leur ensemble ou à un type particulier de celles-ci fait apparaître très vite que les auteurs leur donnent généralement plusieurs motivations conjointes : par exemple Clinton SANDERS (« Marks of mischief. Becoming and being tattooed », Journal of Contemporary Ethnography, 1988, n°16(4), pp.395-432) qui a travaillé sur des personnes tatouées analyse cette pratique comme une marque de désaffiliation par rapport à la société conventionnelle et comme une affirmation symbolique de l’identité personnelle. James MYERS (« Nonmainstream body modification. Genital piercing, branding, burning and cutting », Journal of Contemporary Ethnography, 1992, n°21(3), pp.267-306) ayant assisté à des « piercing parties » dans le milieu gai et lesbien sadomasochiste de San Francisco sur une période de deux ans considère que de telles pratiques ont pour fonction essentielle d’être assimilées à un rite de passage et de donner aux pratiquants le moyen de proclamer leurs différentes affinités sociales tout en insistant sur le caractère complexe des diverses motivations souvent imbriquées. Malgré leur diversité, il est possible de regrouper les diverses interprétations données comme suit : les modifications corporelles seraient :

(i) un rite de passage et d’inscription corporelle d’un événement : certains auteurs parlent de « rite intime de passage » (David LE BRETON, L’identité à fleur de peau. Tatouage et piercing, nouvelles formes de rappropriation du corps face au monde, Libération.com, 30 Mars 2000), de « rite de passage auto-imposé » (Jesse SINGLETON, Piercing and the Modern Primitive, 1997), ou simplement de rite de passage quand ils interprètent le tatouage ou le piercing. Cette analyse pourrait être confirmée par les déclarations de certains professionnels qui considèrent leur pratique comme une cérémonie et se donnent le rôle d’officiant d’un rituel. De même, certains piercés relatent leur expérience en terme de rite de passage (On pourra se reporter à l’article de l’auteur intitulé Modifications corporelles en Occident : de la revendication du rituel à l’interprétation par le rite) et parfois en citant Arnold VAN GENNEP (Les rites de passage, Nourry, Paris, 1909) et les trois phases par lesquelles il découpe les rites de passage (phase de séparation ou de mise en marge, phase de mise à l’épreuve et phase de réintégration avec acquisition d’un nouveau statut). L’idée même de la douleur volontaire subie lors d’un tel acte peut parfois avoir un effet de catharsis, de libération vis-à-vis d’événements ou de périodes désagréables voire traumatiques, et cet effet serait en quelque sorte analogue à une mise à mort symbolique d’un souvenir dont on voudrait se débarrasser. Le piercing peut aussi avoir pour fonction de cristalliser un événement ou un changement important dans la vie. C’est sans aucun doute ce rapport important entre un avant et un après, ce moment charnière, qui permet parfois de rapprocher modification corporelle et rite de passage ;

(ii) une identification et une affiliation à un groupe par marquage de la différence : certains adeptes du piercing corporel se réclament des « Modern Primitives » pour s’identifier et justifier de leurs pratiques. Les membres de cette communauté tentent de changer leur vie à travers l’usage de modifications corporelles et d’autres pratiques rituelles rappelant les anciennes civilisations ou les sociétés exotiques, loin des normes du monde occidental. Ce mouvement, selon Steve MIZRACH, invoque une étrange juxtaposition de haute technologie, de tribalisme de base, d’animisme et de modifications corporelles, une sorte de « technoshamanisme ». Ce qui rend original ce mouvement est sa quête de sensations : les Modern Primitives, en emboîtant le pas des pratiquants du sadomasochisme, affirment que l’effet de la modernisation et de l’industrialisation est un engourdissement psychique (psychic numbing), les gens ne connaissant plus ni l’authentique plaisir ni la véritable douleur et surtout, en ont oublié l’étroite conjonction. L’idée est donc de retrouver à travers la douleur ce que la société moderne néglige et pour ce faire, les Modern Primitives se réapproprient et recontextualisent des pratiques anciennes. A la différence des sociétés exotiques pour lesquelles les pratiques de marquage corporel connectent les individus et leur corps propre au corps social, les pratiques modernes auraient plutôt tendance à affirmer une individualisation de soi et une séparation d’avec la société moderne. L’affiliation peut concerner aussi bien un groupe réel qu’une communauté virtuelle ou fantasmée. Ce besoin d’agrégation peut en fait toucher de nombreuses « sous-cultures » pour reprendre une terminologie à la mode mais contestée, comme les néo-punks, les cyberpunks, etc. ;

(iii) une affirmation de l’identité personnelle : le corps étant l’agent privilégié de l’expression des choix identitaires, les questionnements relatifs à l’identité s’accroissent en fonction de la multiplication des choix possibles dans les manières d’être. Cette prolifération des modèles et des modes peut conduire soit à une acceptation de l’éphémère soit à un repli de protection, à un désir de renforcement des positions. L’identité peut ainsi se démarquer du courant de la mode en se marquant ;

(iv) une esthétisation du corps : beaucoup de piercings sont réalisés pour embellir le corps, que ce soit pour suivre une mode en vigueur (le piercing du nombril chez les adolescentes d’aujourd’hui) ou pour s’adapter aux critères individuels de la beauté. Ce type d’explication renvoie essentiellement aux piercings visibles mais peut aussi se rapporter à des piercings plus intimes. Cette embellissement du corps rejoint le point précédent, l’affirmation de l’identité personnelle, au même titre que les choix vestimentaires ou la coupe de cheveux ;

(v) une réappropriation du corps comme objet individuel et social : le propriétaire d’un studio de piercing à Brooklyn, Keith ALEXANDER affirme que le piercing est pratiqué sur « la seule chose que vous possédez réellement : votre corps » (About piercing, 1997). Le piercing peut signifier par exemple l’inscription corporelle possible de la révolte ou de la séparation des adolescents vis-à-vis de leurs parents. Cette distanciation s’accompagne de la rappropriation de son propre corps mais elle est également une rupture vis-à-vis d’un corps qui serait modelé par la société et soumis à ses règles : certaines décorations corporelles vont à l’encontre de ce qui est socialement beau et de ce qu’une personne « bien » peut ou ne peut pas faire et ont dans ce cas une fonction transgressive.

TATOUAGES ET PIERCINGS

Les textes sur le tatouage et le piercing font souvent l’objet d’un regroupement dont on peut se demander s’il est légitime et pour répondre à cette question, il faut en examiner les points communs et les différences. Ce sont deux modifications corporelles répandues et connaissant un engouement croissant. Le tatouage est plus ancien mais s’est largement propagé hors des milieux restreints (souvent composés d’un seul sexe) dans lesquels il était confiné auparavant (armée, prison, etc.). Le piercing (si l’on exclut le simple bijou d’oreille) connaît son expansion depuis les années soixante-dix. Tous deux sont souvent considérés par la presse généraliste comme phénomènes de mode. Un autre point commun est le lieu où ces pratiques sont réalisées : les professionnels officient dans des salons où ils exécutent à la fois des tatouages et des piercings ; de plus, les manifestations publiques autour du tatouage et du piercing, qu’on appelle des conventions, regroupent généralement ces pratiques.

A côté de ces points communs, un certain nombre de divergences apparaissent : le tatouage peut en principe être fait sur l’ensemble de la peau alors que le piercing est pratiqué à des endroits précis, essentiellement au niveau du visage, des seins, du nombril et des organes génitaux. La pose de bijou entraîne en effet des phénomènes de rejets plus ou moins prononcés qui limitent ses emplacements potentiels. Par contre, le piercing compense ces limites en investissant des organes non pourvus de peau, la langue, le gland, et toute la zone génitale féminine. Une autre différence essentielle est la permanence du tatouage alors que le bijou de piercing peut être enlevé à tout moment ; le tatouage n’est guère modifiable que par extension ou par colorisation, le piercing peut être élargi (ce qu’on appelle le stretching) et il est facile de changer de bijou.

Il serait possible de compléter ce tableau des convergences et des divergences entre ces deux pratiques mais ces seuls éléments suffisent à montrer que les divergences pèsent plus que les convergences : ce sont en effet deux techniques différentes tant par leur support que par leur mode d’action et leur résultat, ce qui légitime le fait que l’on puisse s’intéresser à l’une sans être contraint de tenir nécessairement compte de l’autre.

Au sein même de la pratique du piercing, il est possible d’établir également des différences significatives : il existe les piercings que l’on pourrait nommer banalisés (oreille, nez, nombril) et ceux qui ne le sont pas ou pas encore. Il y a quelques années, un homme qui avait des anneaux aux oreilles était facilement qualifié d’homosexuel (de même qu’une femme possédant une chaînette à la cheville était parfois qualifié de lesbienne), on peut donc déjà souligner le caractère qualifiant des bijoux en matière de sexualité et d’orientation sexuelle, caractère que nous retrouverons plus loin. Certains piercings non banalisés engendrent encore chez certains de la répulsion et il serait intéressant de mettre en perspective ces piercings acceptés ou rejetés avec les valeurs du beau et du laid, du propre et du sale, du lisse et du rugueux, de l’un et du multiple, mais cela sort du cadre de ce « papier ». On peut séparer aussi les piercings visibles qui se donnent à voir à tous et les autres qui ne sont montrés qu’à certaines personnes choisies. Ces différentes catégories, banalisé/non banalisé, visible/non visible, ne sont cependant pas des catégories fixes : l’anneau d’oreille masculin a perdu sa signification initiale et la catégorie du banalisé l’a intégré, de même la catégorie du piercing visible est fluctuante, un piercing de la langue pouvant s’apercevoir par moment, un piercing au niveau des seins pouvant être affiché dans certaines circonstances, à la plage par exemple. Ces catégories ne sont peut-être donc pas les plus pertinentes pour qualifier les types de piercings mais elles permettent de les penser en termes de différenciation et les piercings auxquels nous allons désormais consacrer la suite de cette étude appartiennent aux catégories de non-banalisé et de non-visible.

LE PIERCING INTIME FEMININ

Les emplacements les plus courants des piercings génitaux féminins sont le capuchon du clitoris, les petites lèvres et les grandes lèvres. Le piercing du capuchon du clitoris peut se faire verticalement ou horizontalement et son intérêt réside dans le fait qu’une partie du bijou peut reposer sur le clitoris et le stimuler. Les piercings des lèvres ont selon les témoignages surtout une fonction esthétique. Il est aussi possible de réaliser le piercing du clitoris lui-même, mais c’est une opération que se refusent de faire de nombreux pierceurs arguant une possible perte de sensibilité. Un autre type de piercing qui tend à devenir populaire est le triangle qui consiste à faire passer l’anneau sous la hampe du clitoris et qui permet une excitation qu’aucune autre méthode ne permet. Il existe encore quelques autres piercings mais qui sont très rares et ne représentent que 1% ou 2% du total des témoignages. Il convient de noter que la durée de cicatrisation qui varie selon les piercings entre peu en ligne de compte dans le choix de l’emplacement choisi.

LA DÉCISION ET LA MOTIVATION

La décision est le plus souvent unilatérale, parfois prise en accord avec le compagnon et très rarement subie (sauf dans certains rapports consentis de Domination/Soumission). Prise de décision et motivation sont très liées. La femme peut décider de faire l’expérience du piercing uniquement pour elle-même, ce peut être une épreuve qu’elle veut subir, un moment important qu’elle souhaite souligner, une recherche de plaisir plus intense ou plus facile à atteindre, une marque de possession de son propre corps ou un symbole d’indépendance. Dans le cas où la décision est unilatérale, la crainte de la réaction du partenaire peut être un frein au passage à l’acte. Le piercing peut être aussi voulu par la femme pour l’amélioration de son couple (amélioration des jeux érotiques, preuve d’amour pour le partenaire). Les décisions prises d’un commun accord avec le partenaire ont essentiellement pour objectif l’amélioration des relations sexuelles.

Les motivations sont nombreuses : une des motivations possibles est de posséder un secret et de choisir les personnes avec qui partager ce secret, de se savoir différente des autres mais de le cacher. Ce peut être l’embellissement d’un corps dans lequel on se sent bien et la prise de contrôle de son corps. Dans tous les cas, que la décision soit unilatérale, conjointe ou subie, le rôle identitaire constitue un « élément nodal » du désir de marquage et le piercing agit comme catalyseur de la construction ou du renforcement identitaire.

L’EXPÉRIENCE DE LA DOULEUR

La douleur fait partie de l’expérience du piercing et en est parfois le but principal pour pouvoir atteindre un état de conscience élevé. Elle est toujours présente dans la prise de décision et peut influencer le choix du type de piercing (le piercing du capuchon du clitoris est celui qui a la réputation d’être le moins douloureux, beaucoup moins que celui des seins). Deux attitudes face à cette douleur peuvent être perçues : la première (la plus courante) est une attitude de résignation que l’on pourrait exprimer par cette phrase : « Je subirai la douleur parce que je veux ce piercing, c’est en quelque sorte le prix à payer » ; et la seconde est plutôt une attitude de recherche : « Je veux la douleur et le piercing« . L’idée qui vient à l’esprit quand on considère cette dernière attitude est qu’elle est caractéristique des couples SM mais il ne faut pas croire que les pratiquants SM recourent à ce type de piercing uniquement pour la recherche de la douleur. En effet beaucoup de Smers ne considèrent pas la douleur comme indispensable à leur expérience masochiste. Par contre pour ceux qui considèreraient le piercing comme un rite de passage ou un événement initiatique, l’importance de la douleur devient alors évidente.

Dans les deux cas, douleur acceptée ou douleur recherchée, on note une grande fierté dans les témoignages pour avoir franchi cette étape de la douleur. Un des pionniers des études sexologiques, le genevois Georges ABRAHAM, déclare en parlant des femmes ayant un piercing qu’elles lui disent souvent : « Vous ne pouvez pas imaginer la force que cela vous donne, que de parvenir à maîtriser une douleur voulue » (propos recueillis par Renata LIBAL, « Nombrils, tatouages, strings and Cie. Et le désir, bordel ! », L’Hebdo n°29, 1999). La douleur, comme l’amélioration de la sexualité, est un thème sous-jacent et récurrent, elle est inévitable et importante.

LE PIERCING, SATISFACTION CORPORELLE ET ESTIME DE SOI

Dans une étude déjà ancienne, SECORD et JOURARD (« The appraisial of body cathexis : body-cathexis and the self », Journal of Consulting Psychology, 17(5), 1953, pp.343-347) ont montré que la satisfaction vis-à-vis de son propre corps (body cathexis) est significativement liée à la satisfaction vis-à-vis de soi et cela plus encore pour les femmes que pour les hommes. La relation entre satisfaction vis-à-vis de son propre corps et estime de soi a été largement confirmée depuis. « L’acceptation de son propre corps est un aspect déterminant de la perception de soi, particulièrement pour les femmes » (Jean MAISONNEUVE, Marilou BRUCHON-SCHWEITZER, Modèles du corps et psychologie esthétique, P.U.F., 1981, p.118). La plupart des femmes considèrent leur piercing comme un ajout extraordinaire à leur corps, il est souvent envisagé comme une transformation artistique (passage d’une pièce de chair à une œuvre d’art). Cette satisfaction vis-à-vis de son propre corps est liée essentiellement à l’amélioration des sensations sexuelles et à l’embellissement du corps.

L’amélioration des relations sexuelles est la principale motivation du choix de ce type de piercing et même quand ce n’est pas la première raison invoquée pour le choix de ce type de piercing, l’intérêt sexuel est toujours décrit dans les témoignages. Les pierceurs rencontrés déclarent que 90% des personnes désirant un piercing génital le font dans le but d’améliorer leur sexualité et souvent par le fait que le piercing est sensé leur procurer une constante stimulation. De plus, le piercing intime permet de multiples manipulations et jeux érotiques à la fois pour soi et pour le partenaire : le bijou peut être tiré, poussé, tourné, il peut constituer un point d’attache dans les pratiques de bondage, une chaîne peut relier plusieurs piercings pour multiplier les zones érogènes stimulées par une seule action. Dans des cas plus rares, des anneaux placées aux lèvres peuvent être utilisés pour interdire provisoirement l’acte sexuel ; ils sont alors reliés par des cadenas ou servent à fixer des artefacts de chasteté spécialement conçus.

La beauté est également un facteur important du choix : beaucoup des femmes déclarent aimer leur piercing, le trouver beau et se trouvent plus sexy avec. FREUD écrivait que les organes sexuels n’étaient pas eux-mêmes un support du Beau et que la qualité de la beauté semblait s’attacher à des caractères sexuels secondaires (Malaise dans la civilisation). Or la plupart des témoignages de femmes sur le piercing intime insistent sur la beauté de leur sexe orné de bijoux, ce qui semble aller donc à l’encontre de l’affirmation de FREUD…

LE PIERCING, COMMUNICATION INCORPORÉE

Les endroits où sont situés les piercings deviennent des lieux privilégiés d’expression de soi. Marlène ALBERT-LLORCA, parle à propos des bijoux que les femmes n’enlèvent jamais, « en quelque sorte incorporés« , d’une « privatisation » du langage des bijoux (L’instant et l’éternité. Les bijoux dans la vie des femmes, Terrain, n°29, pp.69-82 ; voir aussi avec P. CIAMBELI, Parures des femmes, parures des vierges, Ministère de la Culture, Rapport à la Mission du Patrimoine Ethnologique, 1995). Le langage véhiculé par le piercing intime traduit la volonté de montrer à l’autre un développement fort de l’imaginaire sexuel et un dépassement d’une sexualité « ordinaire ». Il participe donc à la révélation de soi dans un processus interpersonnel, c’est-à-dire en lien étroit avec la notion d’intimité telle que définie par de nombreux auteurs (N. FORTIN, J. THÉRIAULT, « Intimité et satisfaction sexuelle » et « Réflexion sur la place de l’intimité dans la relation érotique et amoureuse », Revue Sexologique, n°3(1)) : DÉVIAULT a noté que les femmes démontrent un degré de révélation de soi plus élevé que chez les hommes, notamment dans le degré d’intimité des informations révélées (« L’intimité et la révélation de soi », Science et Comportement, n°7, pp.123-140). On peut donc émettre l’hypothèse suivante : le piercing sexuel, en tant que révélateur, dévoile à l’autre des informations sur l’identité personnelle, sur les besoins et les valeurs quant à la sexualité. L’intimité étant une des composantes fortes de la satisfaction sexuelle, ce type de piercing agit comme moyen de dévoilement et de mise au jour des compétences personnelles en matière de sexualité d’une part, et d’autre part, il fait partie des moyens mis en œuvre par la femme pour obtenir ou augmenter sa satisfaction sexuelle.

La douleur joue aussi un rôle dans cette communication : « Les principales raisons du sens communicatif de la douleur peuvent se résumer comme suit : elles proviennent d’un besoin, qu’il s’agisse d’un besoin corporel ou d’un besoin d’une autre nature. L’expérience de la douleur et le fait de l’exprimer sont une tentative de satisfaire ce besoin » (Thomas S. SZASZ, Douleur et plaisir, Payot, 1986, p.115). Dans ce niveau de symbolisation de la douleur, celle-ci concerne tant l’individu lui-même que quelqu’un d’autre. Ce dernier peut être le pierceur au moment de l’intervention et les personnes qui peuvent y assister, mais aussi ceux à qui, ultérieurement, la femme montrera son piercing, et qui seront mis devant un témoin d’une douleur passée, volontaire, et seront donc amenés à partager a posteriori cette expérience de la douleur. Ainsi cette mémoire incorporée d’une douleur passée agit comme un message sur le besoin qui en est à l’origine.

LE PIERCING, MARQUE DES LIMITES DU SEXE DE LA FEMME

Le bijou intime affirme la présence explicite du corps sexué féminin en soulignant la différence sexuelle et en canalisant le regard et les gestes de l’autre sur cette différence. Le corps aujourd’hui est libéré et la nudité banalisée ; or, « dès lors qu’un certain tabou du corps s’étiole et disparaît au profit d’un laxisme éclectique ou d’un contre-modèle d’exhibition, se réduit aussi la charge symbolique de la transgression et de la différence sexuelle » (MAISONNEUVE & BRUCHON-SCHWEITZER, op.cit., pp.191-192). Le corps nu n’étant plus de nos jours un objet de surprise et de découverte, le corps paré de bijoux intimes le redevient. David LE BRETON écrit que « le corps doit passer inaperçu dans l’échange entre les acteurs, même si la situation implique pourtant sa mise en évidence. Il doit se résorber dans les codes en vigueur et chacun doit pouvoir retrouver chez ses interlocuteurs, comme dans un miroir, ses propres attitudes corporelles et une image qui ne le surprenne pas » (Anthropologie du corps et modernité, P.U.F., 1990, p.139). Dès lors qu’il est percé à des endroits qui ne sont pas conventionnels aux yeux de la société, le corps déroge à ce qu’il devrait être et l’étonnement qu’il provoque est volontairement signifiant. Mais que signifie-t-il ?

Annie ANZIEU écrit que la féminité est « un concept qui recouvre un ensemble d’affects, de modes émotionnels, liés aux représentations de l’espace du corps intérieur, au désir de gestation et au plaisir narcissique d’être possédée en tant qu’objet d’amour » (La femme sans qualité. Esquisse psychanalytique de la féminité, Dunod, Psychismes, 1997, pp.6-44-46). Sa position théorique reflète l’idée que la femme n’est pas un être sans pénis mais un être possédant « un conduit et un creux sexuels » et que « la notion d’ouverture connote celle de la féminité« . Elle précise : « Il faut, je crois y ajouter celle de passage« . Le piercing génital féminin agit en tant que marqueur de limite, la limite de l’intériorité féminine, du passage, mettant en avant la potentialité érogène de cette zone corporelle. Il souligne une différence à la fois anatomique et psychique et en focalisant l’attention sur ce passage, le piercing contribue à l’établissement de la distinction entre le plaisir et la reproduction, entre la femme et la mère, entre « nature » et « nurture ». Le piercing génital peut dans ce cas être porteur de représentations symboliques sur la façon dont la femme perçoit sa féminitude, c’est-à-dire son sentiment d’appartenance au sexe féminin et dont elle construit à la fois son corps sexué et son parcours de femme.

Le marquage intime des limites du sexe féminin peut être vu aussi, et ce n’est pas contradictoire avec ce qui vient d’être dit, comme une des stratégies de défense disponibles contre la domination masculine. Simon LEUNG va dans ce sens en écrivant que le tatouage et le piercing des femmes constituent un moyen pour afficher leur résistance par rapport à cette domination. Ce qui est valable pour le piercing visible est transférable au piercing non visible en changeant simplement les destinataires du message : ce ne sont plus tous les membres de la société mais les partenaires sexuels. Ils n’affirment plus une mise à l’écart par rapport à la société mais une mise en avant, une mise à égalité des partenaires ; ce n’est plus montrer la différence des femmes au risque d’être rejetées mais la montrer pour être valorisées.

Ces diverses analyses montrent que certaines explications générales au sujet des modifications corporelles peuvent s’appliquer assez facilement au piercing génital, comme l’esthétisation du corps, l’affirmation de son individualité et peut-être le rite de passage quand il est perçu comme tel par la personne percée, ce qui n’est pas toujours le cas. Le piercing génital féminin fonctionne essentiellement comme un mode d’expression et de rappropriation du corps. C’est un moyen d’exprimer sa personnalité et son désir d’individualité et on peut affirmer que le changement corporel opéré par le piercing (et les autres modifications corporelles) aboutit à un changement de la perception du corps : en se donnant à voir, le corps se donne à être perçu. Ce fait est confirmé par une analyse différentielle des motivations selon les sexes : deux psychologues de l’Université Denison de Toronto, Ida LYONS et Rita SNYDER, ont mis en évidence (en 1996) que les hommes pratiquent les modifications corporelles à la fois pour des raisons symboliques (religieuses et mystiques) et souvent pour s’identifier à des groupes. Les femmes de leur côté, veulent souligner leur unicité et attribuent plus d’importance aux aspects sexuels de leurs marques corporelles. Le piercing génital possède donc des caractéristiques propres qui le particularisent et le distinguent de ceux situés à des endroits visibles. Ceux des seins et de la langue, à la frontière du visible et du caché, possèdent aussi de fortes connotations érogènes et se situent dans une position intermédiaire qu’il serait nécessaire d’examiner en détail.

L’analyse du marquage corporel actuel est un moyen nouveau de penser les différences masculin et féminin, sexe et genre, public et privé. L’anthropologie du corps se doit donc de les étudier : elle doit le faire grâce à un travail de terrain, une observation fine des pratiques des pierceurs et des discours des piercés afin d’éviter l’écueil de généralisations hâtives. Elle doit aussi le faire dans une perspective pluridisciplinaire en ne négligeant ni les apports de la sociologie, ni ceux de la psychologie ou de la psychanalyse.


Auteur: galikaia

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