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Interview de Stéphanie Heuze, auteur d’un livre-clé sur les modifications corporelles, par les journalistes de Barricata.

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Interview reprise sur le site Barricata, fanzine de contre culture du rash paris-banlieue.

 

On a souhaité te rencontrer pour parler des différentes formes de modifications corporelles, un de tes sujets de prédilection, puisque que tu l’as développé dans l’ouvrage « Changer le corps ?». Première question, qui coule de source, qu’est-ce qui t’a amené à t’intéresser à un tel sujet ?
Deux raisons, en fait. Je travaillais à Tribal Act, la boutique de piercing et de tatouage, située rue Amelot. Dès l’ouverture, ils ont tout de suite eu l’idée d’y adjoindre une galerie, et je m’en suis occupée. J’ai donc croisé des tatoués, des percés, et des gens réalisant des performances. C’est le moment où, parallèlement, on a eu droit à une déferlante d’articles sur le tatouage dans la presse, où on nous disait que c’était très dangereux, où les mots récurrents étaient « risque » et « mutilation ». Ce qui motivait ce discours, c’était d’une part la méconnaissance, et d’autre part, le rapport au corps. J’ai pensé qu’il serait intéressant de publier un ouvrage dit de référence, pour qu’on arrête de dire des conneries. J’y aborde la question du corps et de ses modifications volontaires et définitives, et c’est ainsi qu’on retrouve côte à côte, dans mon livre, avec la chirurgie esthétique, le piercing, le tatouage, le transsexualisme, le bodybuilding, enfin, toutes les formes d’interventions corporelles. J’ai redonné de l’information en passant par l’histoire, et j’ai essayé de mieux comprendre les enjeux contemporains. Donner de l’information aux tatoués, aux percés, et aux autres, c’est la première raison qui a motivé « Changer le corps ?».

Cela t’a demandé un gros travail de recherche ?
C’est un travail qui a pris deux ans. Je voulais initialement traduire en français un livre culte du début des années 80 qui s’intitule « Modern Primitives », un peu daté, notamment au niveau du piercing, parce qu’on est passé depuis à d’autres techniques, et surtout terriblement américain… Mais « Modern Primitives » est interdit à l’importation en France, pour « incitation à l’automutilation », car il comprend notamment une photo de pénis fendu dans sa longueur et réuni par un anneau. Dans « Changer le corps ?», on trouve donc quelques traductions de chapitres de « Modern Primitives », c’est une façon de les lire en français…

Comme l’interview de Fakir Musafar ?
Oui, le texte de notre père à tous : Fakir Musafar, qui a expérimenté toutes les modifications corporelles possibles et imaginables. En plus de ces textes, j’ai mené des entretiens avec des tatoueurs, des acteurs des modifications corporelles. Je n’ai pas éludé le facteur psychologique, j’ai ajouté de l’histoire, de l’ethnologie, bref, ça ne se veut pas un livre érudit, mais c’est un livre de départ, de référence, pour commencer.

C’est un bouquin qui a déjà quelques années…
Il a 4 ans. J’ai continué les recherches et je pourrais publier « Changer le corps 2 », mais je me suis embrouillée avec l’éditeur, or je voudrais le même format, le même papier…

Alors, quels sont les grands types de modification corporelle ? Depuis quand est-ce que cela se pratique ? Où ?
Cela fait beaucoup de questions ! Depuis quand ? Le plus ancien corps retrouvé, celui d’Hibernatus, un chasseur du Néolithique, porte des tatouages dans le dos et derrière les genoux ! C’était probablement des tatouages prophylactiques, car il souffrait d’arthrite. Sur les momies égyptiennes, essentiellement sur les femmes, on observe des tatouages sur le bas-ventre, on pense qu’il s’agit de motifs religieux. Idem pour tout ce qui est piercing, étirement, stretching. On peut légitimement penser que la décoration du corps est un geste premier de l’humain pour se démarquer du monde animal, de même qu’il a peint ou laissé des traces sur les murs.

Est-ce que c’était réservé à une caste, ou au contraire répandu au sein de toute la société ?
Cela dépend des civilisations. On pense que sur les corps momifiés, il s’agissait uniquement de prêtresses. Par contre, si on prend l’exemple de sociétés dites « primitives », comme celle des Iles Marquises, où l’on a des tatouages intégraux magnifiques, tout le monde se fait tatouer, même si la « beauté » des motifs arborés tient souvent à la richesse. En Afrique, la scarification n’est pas réservée à une élite, mais dépend du statut marital, du sexe, de l’âge… Ce qui est intéressant, c’est de noter que Nord-Sud, Est-Ouest, toutes les civilisations ont travaillé à modifier leurs corps, mais avec des techniques très différentes.
Chez les Esquimaux par exemple, ce n’est pas par piqûre, mais par drainage. On glisse une aiguille et un fil avec de la suie sous la peau, et hop ! Chez les Aïnou, qui se trouvent au nord de l’île d’Hokkaido, au Japon, les femmes se tatouent les lèvres en noir par incision, avec de la suie également. En Polynésie, c’est plutôt pratiqué avec des coquillages ou des dents, à l’aide d’un peigne. Les modifications corporelles sont nombreuses, certaines nous choquent bizarrement comme le stretching du cou des femmes girafes du Nord de la Birmanie. Il faut bien comprendre que tous les corps, quelque soit la culture, sont soumis à des normes, et que ce qui nous choque nous, n’est pas du tout choquant dans une autre culture tandis qu’au contraire, pour d’autres cultures, nous avons des pratiques extrêmement choquantes !

Retrouve-t-on des modifications corporelles liées au genre sexuel ?
Oui, mais plus c’est admis dans la culture, moins il y a la nécessité d’intervenir sur le corps, donc cela va se traduire plutôt par du travestissement de communautés, qui ont des rôles spécifiques au sein de la société. Evidemment, plus on est dans une société répressive et genrée comme la nôtre, plus on va être obligée de s’assigner côté femme ou côté homme, même si aujourd’hui en Occident, on a des mouvements transgenres.

Y’a-t-il un moment où les modifications corporelles ont disparu ?
Totalement disparu, jamais. Mais avec la colonisation et la christianisation des territoires, le marquage des corps a reculé.

Et en Occident ?
Pas tout à fait, puisque le top du top, c’était de revenir d’un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle avec un tatouage, même si ça peut sembler un peu paradoxal !

Y compris dans la noblesse ?
A un moment donné, c’était très chic. Des rois, des reines, des ministres se sont faits tatouer, mais c’était lié à l’exotisme, aux grands voyages.

La réapparition du tatouage dans les milieux populaires date du début du vingtième siècle, non ?
Même d’avant ! Au XVIIIème, les marins reviennent avec des tatouages, comme autant de souvenirs de leurs aventures.

Où sont installés les premiers tatoueurs ?
Dans des roulottes, des cabanes, au bar… Le développement de la photographie et l’histoire des mauvais garçons amènent le tatouage jusqu’à nous, jusqu’à ce que cela devienne une mode.

Dans ton livre, tu parles plus particulièrement des Mayas…
Ils ont pratiqué une variété de modifications assez incroyable, et elles ont des statuts différents. On pratiquait bien entendu le tatouage, ainsi que l’épilation du visage, la coupe de cheveux, le strabisme (on mettait des petites boules de cire entre les yeux pour que les bébés louchent, c’était considéré comme éminemment esthétique) ; on aplatissait la tête, c’était un signe de noblesse (on enferme le crâne de l’enfant entre deux planches de bois, et on serre petit à petit) ; les Mayas pratiquaient le piercing de la langue et des oreilles, les incrustations de pierre au niveau des dents ; on en a retrouvé dans des tombes de souverains comme dans d’autres très modestes, etc.

Le tatouage, d’une façon générale, c’était plutôt réservé à la gente masculine ?
Pas forcément. Chez les Berbères, c’est surtout féminin, mais ce qui est dommage, c’est que lorsqu’on interroge de vieilles dames berbères, elles ne savent plus pourquoi elles ont fait ces tatouages. Il faut être sociologue ou ethnologue pour se poser ces questions. Quand tu demandes à une femme, aujourd’hui, pourquoi elle porte des talons aiguilles qui lui déforment définitivement le dos, elle ne va pas te répondre qu’elle le fait parce qu’on est dans une société où les rôles sont répartis, et donc qu’elle doit répondre à une norme… En tout cas, ce qu’on sait, c’est que cela a un pouvoir magique, de protection, et que cela se situe souvent près des orifices : entre les yeux, au niveau des arcades, sur les tempes, autour de la bouche, pour empêcher les mauvais esprits de s’introduire. Et au niveau des mains, parce que souvent ce sont les femmes qui préparent à manger et qu’il ne faudrait pas que la nourriture soit « empoisonnée ». Aux Philippines, les dames se tatouaient des motifs abstraits sur les bras: des scolopendres, des nids d’abeilles. On trempait un os d’oiseau dans de la suie, la finalité est simplement esthétique, tandis que les hommes se tatouent leurs faits d’armes, cela revêt une valeur de protection. Chez les Noubas, du Soudan, hommes et femmes se scarifient sur les zones érogènes. C’est joli, cela a du relief, et c’est considéré comme érotique.

Tout à l’heure, tu parlais de la scarification comme du tatouage sur les peaux noires…
C’est en effet une forme de marquage de la peau : on ouvre l’épiderme, on fait entrer de la suie, de la terre, des poudres mêlées, on frotte la plaie… Comme les peuples noirs ont beaucoup de chéloïde, cela noircit naturellement.

Qu’est-ce qui motive toutes tes recherches quant au corps et aux normes ?
Je suis féministe, je constate que le corps des femmes est dans l’apparence un enjeu, et fait particulièrement l’objet de pressions. On le voit avec le développement de la chirurgie esthétique, avec les talons (une aberration !), le maquillage qui n’est pas définitif, mais qui est une forme d’intervention sur le corps. Ce qui m’intéresse, c’est d’interroger les normes de beauté : c’est quoi la beauté ? Cela vient d’où ? Quels en sont les critères ? Qui les édicte ? Les critères de beauté sont tyranniques ! Surtout depuis les années 1950 en Occident. Le corps idéal aujourd’hui est lisse, glabre, fin, légèrement musculeux pour les hommes. Alors que dans la même culture, avant-guerre, un corps sain aurait été charnu.

Où en sont tatouage et modification corporelle aujourd’hui ? Une norme parmi la norme ?
Pour moi, il a deux types de tatouage/piercing. Celui qui correspond à une mode : je fais comme ma copine, comme mon copain, comme la star que j’admire, ou parce que je suis dans un groupe, dans une communauté, cela fait partie du costume. A côté de cela, il y a des personnes qui font des plus grandes pièces, ou des piercings un peu différents de l’arcade et du nombril, ceux-là sont dans une autre démarche, pas forcément de résistance, même si cela l’a été avec le milieu punk ; il s’agit en fait d’une construction de soi. Les pièces ressemblent aux personnalités, on ne les regrette pas parce qu’elles font partie de soi, de sa vie. On se réapproprie son corps.

Est-ce que le tatouage n’est pas effacé par la valorisation du beau, de l’esthétique ?
Pour moi, il n’y a plus aucun rapport avec les motivations traditionnelles. Il ne s’agit plus d’un rite initiatique, cela n’a pas de pouvoir magique ou prophylactique, on est vraiment dans la décoration et l’appropriation de soi en vu de la construction d’une identité, voire de renaissance. Le tatoueur artisan, c’est celui qu’on interpelle quand on veut un tatouage bijou ; parallèlement, on a vu se développer des artistes qui deviennent des tatoueurs. En général, quand on veut des pièces personnelles, on se tourne vers la seconde catégorie. Néanmoins, le tatoueur reste un artisan.

Qui considères-tu comme tatoueur « artiste » ?
A Paris, Yann Black, par exemple. Mais pour moi, il n’y a pas de beaux ou de mauvais tatouages : à chaque projet son tatoueur, et comme le dit l’Homme tatoué dans son spectacle « chacun est persuadé que le sien est le meilleur ». C’est un peu vrai…

Pour finir, notre question rituelle : quelles lectures conseilles-tu à ceux qui souhaitent aller plus loin sur le sujet?
Modern Primitives, livre culte, paru chez ReSearch. Les Hommes illustrés, de Jérôme Pierrat, le meilleur livre sur le tatouage, aux éditions Larivière. Le Vêtement incarné, de France Borel, en poche, mais épuisé, L’Homme tatoué, récit autobiographique de Pascal Tourain aux éditions Yunnan. Chez Taschen, il existe un pavé sur la chirurgie esthétique, il mérite le détour. En fiction, je conseille l’excellent premier roman cyberpunk de William Gibson, Neuromancien, éditions J’ai Lu : des gens se font greffer des tatouages en 3D, animés. Ou L’homme illustré, de Bradbury. En film, La femme tatouée, de Yoichi Takabayashi, ou le documentaire Sick, de Bob Flanagan.

Entretien : Matéo/Pâtre.

 Changer le corps, de Stéphanie Heuze
Editions La Musardine / 2000

Le livre le plus complet en français sur le sujet des modifications corporelles, des rites primitifs aux cyborgs du futur, via le tatouage, le piercing, le transsexualisme, le body-building, etc. Richement illustré en noir et blanc.

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Hors-Circuits Vidéoclub – Librairie
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Peau de Philippe Di Folco et Philippe Vaurès-Santamaria

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Publication 14/10/2004


Résumé du livre

Peau tatouée, peau piercée, ce livre dit et donne à voir les codes de reconnaissance entre tribus d’hier et d’aujourd’ hui. Servi par plus de 150 splendides photos, un texte très documenté nous entraîne des Maoris aux jeunes des cités, en passant par les bagnards de Cayenne façon Papillon, les motards moustachus en Harley, les marins (A maman pour la vie), sans oublier Madame le Préfet qui porte un tatouage discret sur l’épaule gauche – si visible sous son dos-nu, si hype en soirée. Et parce que le sujet est au top de l’actualité, cet ouvrage explique aussi comment faire, se faire faire et se défaire de tatouages et autres piercings en toute sécurité.

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Les extraits

Morceau choisi
En 1970, on trouvait pour « tatouage », dans un dictionnaire courant de psychologie (Larousse 1970), cette définition : ‘Peuplades fétichistes s’y adonnant : Afrique, Polynésie. On l’observe aussi dans certains corps : marine, armée, milieu (prison). Les individus qui s’y soumettent ont, généralement, une personnalité malléable, faible, plus ou moins déséquilibrée. Le tatouage qui a presque toujours un caractère magique satisfait souvent une tendance narcissique naïve (affirmation virile), mais peut aussi correspondre à un besoin d’affiliation (appartenance à une caste, à une société secrète) ou avoir la signification d’une bravade désespérée. Il est toujours un indice d’immaturité affective.’ Les temps changent ! Mais les préjugés demeurent. Ce phénomène n’est pas correctement perçu.

 

- page : 49éditeur : Fitwaydate d’édition : 2005 -

Serpents et piercings d’Hitomi Kanehara

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« Je désirais mener une vie imprudente, laisser derrière moi un beau cadavre dans ce monde terne et sombre »


Résumé du livre

A dix-neuf ans, la jeune LUI, blonde platine, fresques fluorescentes et joues de bébé, traîne son mal de vivre et son envie de transgresser tous les tabous dans les ruelles interlopes de Tokyo. Lorsqu’elle en a besoin, elle travaille, habillée de la manière la plus sage et traditionnelle ; le reste du temps, elle est attirée par un monde obscur où l’entraîne AMA, jeune punk qui la fascine avec sa langue fourchue et ses multiples tatouages et piercings. LUI veut elle aussi devenir une adepte de la transformation corporelle. Elle passe de longues heures entre les mains de Shiba, artiste tatoueur très porté sur le sado-masochisme, qu’elle paie en nature. Entre rites d’initiation, trous percés dans tout le corps, clous et rasoirs, étreintes et interdits, le jeune fille va aller au bout d’elle-même – s’ouvrir au monde en s’ouvrant la peau… – tandis qu’AMA sombre corps et âme dans la violence, puis disparaît mystérieusement…

Comme un besoin d’exister en tant que personne
A travers l’épopée intime de cette jeune héroïne, on comprend mieux d’où vient le besoin qu’ont certains jeunes de marquer leur chair comme un moyen de se rebeller, d’explorer les limites, mais aussi d’affirmer une identité et de se reconnaître – d’exister, tout simplement dans une société étouffante.

Succès incontestable
Ce premier roman vaut à Hitomi Kanehara le prestigieux prix Akutagawa au Japon – et une réputation sulfureuse. Déjà culte, Serpents et piercings a été traduit en Asie, en Europe de l’Est et en Amérique du Sud

La critique par Claire Simon

Tout commence par une langue fourchue. Paroxysme de la mutilation esthétique, c’est à la fois le thème et le symbole du premier roman de Hitomi Kanehara. Le thème parce qu’il est ici question du corps, des souffrances et des transformations qu’une certaine jeunesse japonaise aime lui faire subir. Le symbole, car la langue que Lui mutile est à l’image de sa vie : torturée et absurde. Jeune Japonaise blonde platine, Lui vit au jour le jour, sans attache, et erre sans but d’une relation à l’autre. Quand elle rencontre Ama, elle est fascinée par sa langue fourchue et décide d’avoir la même. Il lui présente Shiba-San, tatoueur et perceur sadomasochiste qu’elle paye en nature. Entourée de ces deux hommes ultra-violents, sorte d’anges de la mort, Lui se détruit petit à petit et se demande (presque avec impatience) lequel des deux finira par la tuer.
Avec un style dépouillé et cru, Hitomi Kanehara excelle dans la peinture de personnages cyniques, superficiels et désespérés. Et dans un univers où souffrance et plaisir ne font plus qu’un, elle nous donne à voir une jeunesse qui brouille les repères, et cherche un sens à la vie en repoussant les limites toujours plus loin. Mieux, elle ne prend pas parti, n’explique pas, comme pour mieux asseoir sa vision. Bien qu’au fond ‘Serpents et piercing’ parle d’amour (de soi et de l’autre), Hitomi Kanehara le traite avec froideur, crudité et finalement, pudeur. Un livre violent, pour tout ceux qui aiment se faire bousculer.

  Les extraits 

La première phrase
‘Tu sais ce que c’est, une langue fourchue ? – Une langue fendue en deux ? – Oui, comme la langue d’un serpent ou d’un lézard.

La phrase à retenir
Dés l’instant où mes yeux se sont posés sur la langue d’Ama, j’ai senti un frisson en moi comme si toutes mes valeurs morales commençaient de s’écrouler.

La phrase à retenir
Je désirais seulement faire partie d’un monde souterrain où le soleil ne brillerait jamais, où l’on n’entendrait jamais de sérénade et jamais au and jamais le moindre rire d’enfant.

Morceau choisi
Prête?
demanda doucement Shiba-San.J’ai levé les yeux et fait un petit signe de tête. « Allez, on y va », dit-il en posant le doigt sur la détente. Ses paroles l’ont poussée à imaginer Shiba-San en train de baiser. Je me suis demandé s’il avertissait les filles de son orgasme avec cette même voix douce. La seconde suivantej’ai entendu un bruit métallique et des frissons beaucoup plus violents que ceux de l’orgasme m’ont secoué tout le corps.J’ai soudain eu la chair de poule sur les bras, un spasme a parcouru mes membres. Mon ventre s’est crispé et, je ne sais pas pourquoi, ma chatte aussi, oùj’ai ressenti une démangeaison proche de l’extase. Le pistolet à piercing s’est ouvert en claquant, lâchant le clou. De nouveau libre,j’ai grimacé et rentré la langue.

Morceau choisi
Dehors le soleil se couchait et l’air était si frais quej’en ai eu le souffle coupé.J’ai mis un certain temps à retrouver ma contenance, puisj’ai marché vers l’appart d’Ama. Beaucoup trop de familles se baladaient dans les rues commerçantes. En fait, le brouhaha de toutes ces voix m’a donné envie de vomir. Un petit enfant s’est jeté dans mes jambes et sa mère a fait semblant de ne rien voir.J’ai gardé les yeux fixés sur ce gosse jusqu’à ce qu’il lève la tête et me dévisage. Quand nos regards se sont croisés, je jure qu’il était sur le point de chialer, alors je lui ai juste adressé un léger reproche avant de reprendre ma route. Franchement, je n’avais aucune envie de vivre dans ce genre d’univers. Je désirais mener une vie imprudente, laisser derrière moi un beau cadavre dans ce monde terne et sombre.

Morceau choisi
Le voir ainsi me donnait envie de réagir à son émotion, mais dés qu’une minuscule graine d’espoir s’enracinait en moi et se mettait à grandir, elle était toujours écrasée sous un tombereau de mépris de soi. Autrement dit, il n’y avait aucune lumière dans ma vie. Ma vie et mon avenir étaient d’un noir absolu, je ne voyais strictement rien au bout du tunnel. Avant cette époque je ne m’attendais certes pas à des choses mirobolantes, mais désormais je m’imaginais parfaitement m’écrouler raide morte dans le caniveau et je n’avais même pas l’énergie de réagir. Au moins, avant que je rencontre Ama, je m’étais toujours préparée à vendre mon corps le cas échéant. Mais maintenant je touchais vraiment le fond, je ne parvenais pas à faire autre chose que manger et dormir.

Morceau choisi
Comment pourrais-je ne serait-ce que deviner la vérité ?J’étais une fille qui ne voyait aucun avenir pour elle-même ; une fille qui n’aimait personne. Je menais une existence à peine plus palpitante qu’une parodie de l’ébriété. Mais dés quej’y réfléchissais, je m’apercevais que les choses n’étaient pas aussi tranchées. Au fil des semaines, au fil des mois, je découvrais que je commençais à ressentir quelques chose pour Ama.

La chair du monde

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Si l’on ne peut véritablement savoir à quand remontent ces pra­tiques, l’universalité du tatouage ne peut être contestée. C’est loin du continent africain, aux îles Marquises, en Nouvelle-Zélande et au Japon que le tatouage manifeste le plus de complexité, ten­dant à envahir le corps tout entier.

Les techniques permettant d’introduire un colorant dans le derme pour y fixer un dessin indélébile sont nombreuses, la plus cou­rante étant la piqûre. Elle se fait à l’aide d’un instrument tradi­tionnel effilé, silex, aiguille en bois, épine végétale, arête ou écaille de poisson. La percussion sur les dents d’un peigne, et la brûlure du derme au moyen d’une tige végétale incandescente sont des méthodes plus rarement utilisées. En général, le tatoua­ge est obtenu soit en imprégnant de colorant l’instrument piquant ou contondant, soit en dessinant sur la peau le tracé du motif choisi, ou en y déposant, préalablement à la piqûre, la matière colorante ; celle-ci peut être d’origine végétale ou anima­le parfois mêlée à de l’huile. Le pigment le plus utilisé demeure le noir de fumée, fabriqué à partir de la combustion de plantes, de bois ou de graisses animales. Il donne une teinte plus ou moins brune, et possède l’avantage d’être particulièrement bien toléré.

Le terme tatouage a été souvent employé de façon erronée pour désigner les scarifications largement répandues en Afrique noire. Ces marques exploitent, dans le cadre précis des exigences d’un art visuel, toutes les ressources des propriétés optiques des des­sins qui se concentrent sur la surface de la peau.

Le rapport au monde de tout homme est donc primordialement une question de peau. Les marques corporelles sont des manières d’inscrire le sens à même la peau.

L’écriture du corps, son façonnement par les signes de la culture, qu’il s’agisse de la chair elle-même ou des manières de la vêtir, du traitement des cheveux ou de la pilosité, est une donnée élémentaire de la condition humaine. L’homme n’est pas un animal qui s’installe dans le monde sans le déranger, il le modifie, il s’approprie la matière de son existence. Aucune société humaine n’échappe à cette volonté de faire de la présence au monde, et notamment du corps, une œuvre propre à une com­munauté. Jamais l’homme n’existe à l’état sauvage mais est toujours immergé dans une culture, un univers de sens et de valeurs. Sa peau est donc une surface d’ins­cription. Les marques corporelles n’ont de signification que dans un contexte cultu­rel précis, et ne peuvent en être soustraites sans perdre leur sens originel. L’une de leurs premières destinations est d’arracher l’être humain à l’indistinction en l’isolant de la nature ou des autres espèces animales. levi-strauss note a propos d’une société du Brésil : « il fallait être peint pour être homme : celui qui restait à l’état de nature ne se distinguait pas de la brute » Maintes sociétés traditionnelles réser­vent un statut inférieur à l’homme et à la femme non marqués ; ils demeurent en deçà de la communauté qui exige le parachèvement symbolique de la personne, ils échappent au sort commun, ils ne peuvent se marier. En Polynésie, où la personne n’était pas d’emblée enracinée dans sa chair, mais composée de fragments reliés entre eux, le corps était formé d’entités susceptibles d’être dangereuses pour l’indi­vidu ou les autres. Ainsi le tatouage venait-il sceller la personne dans sa chair. «Le processus consistant à envelopper d’images [... ] fournissait au guerrier une peau ou une coquille supplémentaire. Il réduisait également les risques de contagion aux­quels le corps est exposé et limitait sa tendance à souffrir de la proximité du tapu d’autrui, que ce soit en l’attirant ou en l’affaiblissantD.LEBRETON

Les lieux du corps ainsi investis sont modifiés, mis en valeur ou soustraits aux yeux du groupe suivant leur statut et selon qu’ils sont ou non recouverts par des vêtements. Mais, le plus souvent, il importe de les voir.

Le tatouage a une valeur identitaire, il dit au cœur même de la chair l’appartenance du sujet au groupe, à un système social, il précise les allégeances religieuses, les relations au cosmos, il humanise à travers une mainmise culturelle dont la valeur redouble celle de la nomination ou de l’appartenance sociale. Au sein de certaines sociétés, le signe renseigne sur la place de l’homme dans une lignée, un clan, une classe d’âge ; il indique un statut et affermit l’alliance. Impossible de se fondre dans le groupe sans ce travail d’intégration qu’opèrent les signes imprimés dans la chair. Les membres d’une même communauté portent par­fois des marques corporelles identiques, par exemple certaines pour tous les hom­mes, d’autres pour toutes les femmes. Les signes cutanés redoublent alors l’identité sexuée. La peau masculine affiche plutôt la bravoure, les actions d’éclat…, là où celle des femmes privilégie la fécondité, la séduction… Mais il arrive aussi que les marques soient singulières, individualisent, et que chaque membre de la commu­nauté façonne celles qu’il préfère ou celles qu’il a méritées par ses exploits de guerre ou de chasse.

Les inscriptions corporelles durables accompagnent les rites initiatiques de nom­breuses sociétés traditionnelles : circoncision, excision, subincision, limage ou arra­chage des dents, amputation d’un doigt, déformations, scarifications, tatouages, excoriations, brûlures, etc. Arnold Van Gennep rappelle que «le corps humain a été traité comme un simple morceau de bois que chacun a taillé et arrangé à son idée : on a coupé ce qui dépassait, on a troué les parois, on a labouré les surfaces planes, et parfois, avec des débauches réelles d’imagination [...].» Il ajoute : « Les mutilations sont un moyen de différenciation définitive33 Dans ces sociétés, le statut de personne l’immerge, avec son style propre, au sein de la communauté. Les marques impriment sur son corps une inaliénable égalité et une cosmogonie compréhensible par tous. Rituelles, elles inscrivent dans la durée le changement ontologique de l’initié : il n’est plus le même après la redéfinition dont sa chair a été l’objet. À la trace physique qui livre désormais le jeune à l’approbation du groupe, la douleur ajoute son supplément souvent soigneusement distillé, comme si, au-delà de la trace incisée, elle était non moins nécessaire.

Le rite de passage des sociétés traditionnelles sollicite, au cours d’épisodes sou­vent pénibles, les ressources morales requises par la communauté. Il énonce les valeurs fondatrices du lien social, et, surtout, la douleur expérimentée par ses membres dans ce cadre rituel les prépare à supporter les vicissitudes de l’existence (ci-contre). Dans un environnement hostile, le courage individuel est en effet une vertu essentielle à la survie du groupe. La douleur subie instaure une mémoire de la résistance à l’adversité qui rend l’initié moins vulnérable dans les épreuves inhé­rentes à sa condition. La trace corporelle équivaut au sceau de l’alliance, elle fait sens pour chacun des membres de la communauté. Elle est un signe d’identité que nul ne conteste. La redéfinition sociale de l’initié par une modification physique de son apparence a une éminente valeur symbolique. Elle établit, une fois pour toutes, son identité sexuelle. En accueillant le signe distinctif sur sa peau et en domptant la douleur les yeux ouverts, sans céder sous son joug, le jeune manifeste sa bravoure et atteste de son appartenance à part entière à la communauté.

Samoan_tattoo Avant le christianisme, nombre de peuples européens, parmi lesquels les Scots, les Bretons, les Goths, les Germains, marquaient leurs corps. D’après Végèce, les légionnaires romains portaient sur le bras droit le nom de l’empereur et la date de leur enrôlement.

Par contre, pour les religions du Livre, le tatouage ou les autres marques corporelles (hormis la circoncision) sont en principe interdits. La Bible dit clairement son refus de toute intervention visible et durable sur le corps humain. Le respect de son intégrité est une forme essentielle de fidélité à une création où rien n’est à ajouter ni à retrancher. Cet interdit a longtemps valu son statut négatif au tatouage. «Et vous ne vous ferez point d’incisions dans votre chair pour un mort, et vous ne vous ferez pas de tatouages», ordonne le Lévitique. Seul Dieu dispose du privilège de modifier le corps des hommes. Et dieu imprime sa marque au visage des mécréants : «Cet homme qui à la lecture de nos versets dit : « Ce sont des contes anciens », nous lui imprimerons une marque sur le nez .Kafka s’en souviendra quand il imaginera sa « machine », l’ imprimante diabolique et absurde de la colonie penitentiaire qui grave la sentence sur le corps même du condamné

Selon ces principes,les sociétés occidentales vont réprouver l’usage du tatouage, qui apparaîtra comme symbole de marginalité. Toute modification corporelle sera versée au compte de la sauvagerie, ou de la lasci­vité, et combattue. En outre, le lien symbolique est aisément établi entre sociétés «primitives» et tatouages des populations «marginales» (matelots, soldats, truands, ouvriers). L’association des «primitifs» d’ici et d’ailleurs est courante sous la plume des psychiatres ou des criminologues au tournant du xxe siècle. Elle sert à discréditer les uns et les autres. Baraques de foire et cirques livreront longtemps – et avec succès – les tatoués à la curiosité du public.

Pourtant, Au début des années 1980, les marques corporelles changent radicalement de statut. Happées par la mode, le sport, la culture naissante et multiple des jeunes générations, elles se diversifient dans une quête de singularité personnelle : tatouage, piercing, branding (dessin ou signe inscrit sur la peau au fer rouge ou au laser ; p. 108) scarification, lacération, fabrication de cicatrices en relief, stretching (agrandissement des trous du piercing), implants sous-cutanés, etc.Vaudou21212

Les marques corporelles, même si elles miment parfois de manière explicite celles des sociétés traditionnelles ou si ceux qui les portent revendiquent cette filiation dans des discours enthousiastes, prennent une signification exactement inverse lors de cet emprunt : dans la culture occidentale, elles sont individualisantes, elles signent un sujet singulier dont le corps n’a plus fonction de relier à la communauté et au cosmos, mais d’affirmer son irréductible individualité .

Dans une société d’individus, la collectivité d’appartenance ne fournit plus que de manière allusive les modèles ou les valeurs de l’action. Le sujet est lui-même le maître d’œuvre qui décide de l’orientation de sa vie. Le monde, dès lors, est moins l’héritage incontestable de la parole des aînés ou des usages traditionnels qu’un ensemble soumis à la souveraineté individuelle moyennant le respect de certaines règles. La signification de l’existence relève d’une décision personnelle et cesse d’être une évidence culturelle. La relation au corps est désormais celle à un objet nourris­sant la représentation de soi.

La marque traditionnelle est affiliation de la personne comme membre à part entière de sa communauté d’ap­partenance ; en Occident, elle affiche la différence du corps propre, coupé des autres et du monde, mais lieu de liberté. L’individu qui choisit un tatouage ou un piercing dit sa dissidence d’individu, sa quête de différence, là où le membre d’une société traditionnelle proclame son affiliation à une totalité symbolique à laquelle il ne sau­rait se soustraire sans se perdre.

Dans les sociétés traditionnelles, l’identité résulte non pas d’un choix délibéré, d’une construction de soi, mais de la position de la personne au sein d’un groupe qui impose des droits et des devoirs, et insère dans une symbolique difficile à modi­fier. La marque confirme un statut là où, dans nos sociétés, elle est une décision per­sonnelle sans effet sur le statut social, même si elle confère à l’individu une singularité particulière. C’est justement parce que nos sociétés contemporaines sont individua­listes – au sens où elles font du corps un instrument de séparation, d’affirmation d’un «je» – qu’une telle marge de manœuvre existe dans le remaniement de soi. Le corps est un facteur d’individuation ; quiconque le modifie, modifie son rapport au monde. Pour changer de vie, on change son corps ou, du moins, on essaie chaque Occidental revendique être un corps propre. D’où la prolifé­ration des interventions sur le corps dans nos sociétés où règne la liberté, c’est-à-dire l’individu en tant qu’il décide de son existence.Vaudou21211

Les marques ne sont jamais une fin en soi dans les sociétés traditionnelles, elles accompagnent de manière irréductible des cérémonies collectives ou des rites d’ini­tiation ; elles disent le franchissement d’un seuil dans l’évolution personnelle, le pas­sage à l’âge d’homme, l’accession à un autre statut social, l’entrée dans un groupe particulier, etc. Elles s’inscrivent dans le processus de transmission par les aînés d’une ligne d’orientation et d’un savoir pour les novices. Les marques sont le moment corporel d’une ritualité plus large.

Les marques occidentales contemporaines consti­tuent des formes symboliques de remise au monde, mais d’une manière strictement personnelle, n’ayant parfois de signification que pour soi, à travers l’invention d’un signe propre. À défaut d’exercer un contrôle sur son existence, le corps est un objet à portée de main sur lequel la souveraineté personnelle est presque sans entraves. Quand, dans la société grecque antique, le stigmate symbolisait l’aliénation à l’autre, la marque corporelle affiche aujourd’hui l’appartenance à soi. Elle traduit la néces­sité intérieure de compléter par une initiative propre un corps insuffisant en lui-même à incarner l’identité personnelle..d.lebreton.

Signes d’identité.

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Signes d’identité.  

Tatouages, piercings et autres marques corporelles.

Un livre de David le Breton.

Paris, Métailié 2002, 226 p., 18 euros.

Les jeunes générations sont friandes de ces marques corporelles qui soulèvent nombre de débats dans les instances de la santé public ou troublent les parents : tatouage, piercing, stretching (élargissement du piercing pour y mettre une pièce plus volumineuse), scarifications, cutting (inscription de figures géométriques ou de dessins à l’encre sur la peau sous forme de cicatrices ouvragées grâce au scalpel ou à d’autres instruments tranchants), branding (cicatrice en relief dessinée sur la peau par l’application au fer rouge ou au laser d’un motif), burning (impression sur la peau de d’une brûlure délibérée, rehaussée d’encre ou de pigment), peeling (enlever des surfaces de peau), implants sous cutanés (incrustation de formes en relief sous la peau). En quelques années, ces nouveaux usages ont renversé les anciennes valeurs négatives qui leurs étaient associées. Le corps est investi comme lieu de plaisir dont il faut affirmer qu’il est à soi en le sursignifiant, en le signant, en le prenant en main. David Le Breton analyse les significations de ces marques corporelles dans le contexte de nos sociétés contemporaines en s’appuyant sur une vaste enquête touchant plusieurs centaines de jeunes.


Auteur: galikaia

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